Cette voix haute, métallique, dure, malgré ses intonations caressantes, avait eu autrefois trop d’empire sur Laurence pour qu’elle méconnût plus longtemps Mme Heller. Celle-ci l’embrassa plusieurs fois avec effusion, puis s’installa sur le divan.
— Chère petite amie, quel bonheur de se retrouver, dit-elle en portant sans cesse la main à son lourd collier de perles. Vous m’aimiez bien autrefois, moi aussi. Je ne vous ai pas oubliée. Edith me parlait très souvent de vous. Je la vois toujours, vous savez, oh ! naturellement en cachette de son mari qui ne peut me souffrir. Elle m’a bien des fois affirmé que ma visite vous ferait plaisir. C’est pourquoi je suis venue.
Laurence regardait avec mélancolie l’idole de sa jeunesse, et ne la reconnaissait pas. Trois ans avaient suffi pour faire de Mme Heller une matrone épaisse, encore désirable, mais entièrement privée du charme souverain que tout Fontainebleau jalousait. Son corps alourdi, sanglé dans un corset rigide, avait perdu sa mollesse voluptueuse. Dans le visage empâté de graisse, seuls les yeux et les dents restaient admirables, le teint enluminé n’avait plus sa fraîcheur de rose, le nez s’épatait, vulgaire, au-dessus de la bouche, dont les lignes divines s’écrasaient dans la bouffissure des joues et du double menton.
Sans remarquer la stupeur de Laurence, Lætitia lui parlait de sa voix coupante. Elle avait appris par Edith la mort de Paul Dacellier, le mariage de la jeune femme ; elle lui adressa sur le même ton ses félicitations et ses condoléances.
Visiblement, ces deux événements lui semblaient également heureux. Connaissant le caractère intraitable du colonel, elle n’imaginait pas un instant que ce tyran ait pu inspirer à sa fille une affection profonde, ni lui laisser des regrets déchirants.
Au reste, les joies et les chagrins d’autrui touchaient fort peu Mme Heller. Ses propres aventures, ses intrigues, sa belle vie, lui paraissaient seules dignes d’intéresser le monde. Elle fut enchantée de pouvoir révéler à Laurence mariée tout ce qu’elle avait dû jadis cacher à la jeune fille. Elle se mit donc à lui raconter avec complaisance les débuts de sa liaison avec le comte de Sérannes, leurs rendez-vous, leurs ruses, leurs imprudences, puis enfin leur fuite et leur installation à Paris, dans un hôtel de la rue de Varenne que le jeune comte avait acheté pour elle. Là cet amant, passionnément épris, pensait mener une existence retirée, embellie par les seules délices de l’amour. Tel n’était point le rêve de sa froide maîtresse ; elle ne songeait qu’à jouir largement de la fortune qui venait de lui être offerte. Tout de suite, elle s’était lancée dans un tourbillon de plaisirs, dédaignant la tendresse idolâtre d’un homme pourtant jeune, spirituel et beau.
Lassé de ses caprices, le comte de Sérannes venait de l’abandonner, non sans lui laisser en toute propriété, avec des bijoux de haut prix, l’hôtel de la rue de Varenne. Mme Heller comptait vendre cet immeuble, et désirait prendre les conseils de M. Hecquin. Laurence dut lui promettre de la mettre en rapport avec son mari. Rêveuse, elle écoutait cette femme, jadis si séduisante, qui, créée pour inspirer les plus belles passions, avait stupidement déshonoré l’amour. Mais la pauvre Lætitia ne comprit point la désapprobation muette qu’exprimait pourtant clairement le beau regard fixé sur elle. Ayant avantageusement vendu son corps inestimable, elle éprouvait la satisfaction tranquille d’une honnête commerçante qui a bien réussi dans ses affaires. Comparant son aisance à la situation gênée d’Edith, elle la blâmait ironiquement d’avoir fait un mariage peu brillant. Sans pudeur, sans remords, elle riait bien haut de cette destinée manquée par sa faute.
Au reste, la coquette ne soupçonnait même pas sa déchéance physique. En quittant Laurence elle lui révéla son aveuglement :
— Vous avez maigri, chérie, lui dit-elle avec son insouciante légèreté. Je sais que vous venez d’être malade. Rien de grave sans doute ? Mais soignez-vous, vous êtes très changée. Et moi ? Comment me trouvez-vous ? Toujours la même, n’est-ce pas ? Un peu engraissée. C’est une chose nécessaire quand on atteint un certain âge. C’est le seul moyen d’éviter les rides et de conserver sa jeunesse.
— Vous êtes toujours adorable, lui dit Laurence avec bonté.