Cette décevante entrevue accrut encore sa misanthropie. M. Hecquin s’en affligea. Il s’inquiétait maintenant beaucoup de la voir toujours seule. Un soir il parut tout joyeux de lui annoncer pour le lendemain la visite de son jeune cousin.

Le banquier paraissait aimer beaucoup Cyril de Clet. Il parlait aussi avec admiration de la comtesse de Clet qui, presque entièrement ruinée par son mari et restée veuve de bonne heure, avait dû travailler pour élever son fils. Parent éloigné, par sa mère, de cette vaillante femme, M. Hecquin, après l’avoir perdue de vue pendant quelques années, ne l’avait retrouvée qu’au moment où Cyril venait de terminer ses études et de sortir, dans un très bon rang, de l’Ecole des Chartes. Le banquier s’était attaché à lui. Pour lui permettre de suivre sa vocation littéraire, il gérait ses modestes capitaux, les faisait valoir habilement et parvenait à lui servir des intérêts de vingt à trente pour cent. Cyril pouvait ainsi travailler en paix, sans s’inquiéter du pain quotidien.

Laurence n’oubliait point avec quelle délicate charité le jeune poète l’avait secourue dans sa détresse. Elle promit donc de le recevoir, car elle désirait à la fois lui prouver sa reconnaissance et complaire à son mari dont elle commençait à apprécier la bonté.

Sa journée du lendemain fut mauvaise. Sans raison, son chagrin, un instant apaisé, reprit toute sa violence. Cyril la surprit en plein accablement. Malgré l’intérêt qu’il lui inspirait, elle eut peur de cet être jeune qui, bien qu’il eût souffert, n’avait pas, comme elle, perdu toute espérance et ne pouvait pas la comprendre. Redoutant les paroles banales ou maladroites qu’il allait certainement lui dire, elle l’accueillit froidement, répondant avec une contrainte visible aux questions courtoises qu’il lui posait sur sa santé. Pourtant, quand ses yeux rencontraient le regard du jeune homme, elle sentait son cœur rigide et comme évanoui sursauter faiblement, car c’était là un regard qui savait lire au delà de l’apparence, déchiffrer les arcanes cachés de la pensée, un regard gênant comme une lumière trop vive.

Pour ce poète, en effet, l’âme humaine avait peu de mystère, étant l’objet de sa constante étude. Il savait que, pour obtenir sa confiance, il faut l’observer non point avec la curiosité sèche du savant ou de l’analyste, mais avec la charité indulgente de l’ami. C’est pourquoi il abordait tout être avec cette sympathie chaleureuse dont Laurence avait éprouvé la douceur. Déjà, elle n’était plus pour lui une étrangère. Dès leur première rencontre, il avait remarqué ce visage marqué au sceau de la douleur. Ce signe l’avait tout d’abord attiré vers elle, forçant sa sympathie. Puis il avait entendu M. Hecquin parler du caractère triste, fier et sauvage de sa femme ; il l’avait vue malheureuse et il savait qu’elle ne se consolait pas. Maintenant, il regardait le cadre où elle passait ses journées : une grande bibliothèque, quelques sièges, un divan bas où gisait sur les coussins, près d’elle, un volume entr’ouvert. Devant la fenêtre, un immense bureau encombré de papiers. Ce décor sévère, nullement féminin, révélait une vie recueillie, toute spirituelle. Cyril s’y trouvait à l’aise. Le silence de Laurence, sa froideur même avaient pour lui du charme. Il ne voyait dans son attitude contrainte que la réserve de la créature solitaire, habituée à se passer des hommes. Il voulait trouver le chemin de ce cœur farouche et ce n’était point après tout si difficile. L’être humain est sans défense contre l’être humain son semblable, car il l’aime profondément, bien qu’il ait peur de lui, bien qu’il s’en défie. Il ne désire que son approbation, son estime, ses consolations, son amour.

Il y avait sur une petite table, à côté de Laurence, une photographie de Paul Dacellier, en uniforme d’officier d’état-major. Le jeune poète l’aperçut et, se penchant un peu, se mit à l’examiner avec un intérêt grave et respectueux.

— C’est le meilleur portrait qui ait été fait de mon père, murmura Laurence en rougissant violemment. Bien qu’il soit un peu ancien, je l’aime plus que tous les autres.

Cyril prit entre ses mains l’étroite image et la considéra plus attentivement encore.

— Je n’ai vu qu’une fois le colonel, dit-il, mais je le reconnais. On ne peut oublier ce visage admirable et si fier. Oui, la ressemblance est frappante : c’est bien la bouche amère et triste… l’emportement de la narine… Pourtant le portrait ne peut rendre la beauté du regard qui m’avait tant frappé. C’était un regard émouvant, celui du chef et de l’entraîneur d’hommes, un regard à la fois impérieux, scrutateur et rêveur qui vous entrait dans le cœur comme un couteau, et puis se détournait, s’envolait au delà du monde pour contempler des choses infinies : la victoire, la gloire, je pense. Votre père devait n’être occupé que d’elles.

Laurence écoutait, cherchant à dominer cette irrésistible émotion qui lui arrachait malgré elle, — oh ! après quelles luttes, — de rares larmes, arrêtées au bord des paupières et sévèrement réprimées. Peu d’êtres sur la terre avaient compris son père. Le colonel Arêle et Ursule seuls, après sa mort, avaient su parler de lui avec amour. Son fils, Juliane, M. Hecquin s’étaient tus, lui refusant ces éloges que nous devons à tous les disparus. Sur chaque tombe, il y a quelque chose à dire, des honneurs à rendre à celui qui n’est plus, et que recueille, comme une consolation suprême, le cœur que sa perte a brisé. Mais la mémoire de Paul Dacellier n’avait reçu que de rares hommages, peu de couronnes. Laurence, bien souvent, s’était étonnée que quelqu’un d’aussi noble ait pu, dans la vie et la mort, rester à ce point méconnu. Cyril avait à peine vu le colonel. Pourtant il en parlait avec une sorte d’enthousiasme. Il avait admiré ce visage si beau pour les yeux de Laurence. Elle eût voulu le remercier et ne trouvait aucune parole, tant sa surprise était profonde.