— J’ai pu causer un instant avec le colonel, le jour de votre mariage, reprit Cyril. Il m’est apparu comme le type parfait de l’officier, type admirable, mais injustement méconnu de nos jours et voué à la plus grande infortune. Créé en effet pour être l’homme d’action par excellence, il se trouve condamné à rester l’homme chimérique et rêveur que nul ne comprend plus. Le poète même, autrefois si bafoué, est plus respecté que lui, trop respecté, car l’hommage de la foule n’est désirable pour personne. Mais l’officier, tourmenté d’héroïsme, alors que nul ici-bas n’est plus héroïque, semble un illuminé, un fou. Il aime la guerre, le sacrifice, la mort ; il déteste les ennemis, les étrangers, alors que nous voulons adorer toute l’humanité, alors que nous ne glorifions que la paix et la vie. De tout cela, le colonel a dû beaucoup souffrir. Je m’explique l’amertume de ses paroles lorsqu’il me dit que sa carrière était la plus dure qu’on pût choisir.

Ah ! combien cette louange, si juste, si sincère, était douce au cœur de Laurence. Il lui semblait merveilleux que Cyril, en si peu de temps, ait pu comprendre ainsi son père, pénétrer entièrement une âme restée secrète pour la plupart des hommes. Sa défiance s’était évanouie. Elle voulut que le jeune poète connût mieux encore celui qu’il avait admiré. Elle se mit à lui parler comme à un ami. Elle lui conta toute la vie du colonel. Elle dit comment la haine d’un misérable l’avait réduit à l’oisiveté, brisant sa carrière et son cœur. Elle dit sa longue agonie. Cyril l’écoutait en silence. Soudain, les yeux de Laurence se remplirent de larmes, un flot de sang empourpra ses joues :

— Vous ne savez pas, dit-elle avec un sanglot, vous ne savez pas que mon père s’est tué ?

Pourquoi révélait-elle à un étranger ce tragique secret ? Voulait-elle tenter une dernière expérience, réclamer une fois encore un secours humain ? Cédait-elle au désir de revoir, une fois encore, sur le visage du poète, l’expression de pitié si profonde qui, un jour, lui avait été douce ? Son attente ne fut pas trompée. Son cri, son aveu firent pâlir Cyril, changeant sa belle figure. Dans un mouvement d’irrésistible affection, il lui saisit la main. Mais il ne disait rien ; avant d’oser la plaindre, il prenait en lui sa douleur, s’efforçait de souffrir ce qu’elle avait souffert. Et il semblait défaillir d’émotion tandis qu’à voix basse, entrecoupée, elle évoquait la mort de Paul Dacellier.

— Il n’y a pas de consolation pour moi, murmura-t-elle en finissant son récit, vous devez le comprendre, ni sur la terre, ni au delà.

— Il y a Dieu pourtant, dit-il.

Elle eut un rire désespéré.

— Si je croyais en lui, je ne pourrais plus vivre, s’écria-t-elle avec violence. Le Dieu des catholiques est un juge implacable. Si j’admets son existence, je dois croire que mon père est perdu pour l’éternité, puisqu’il a enfreint le plus grand commandement qui nous ait été donné, puisqu’il a commis l’acte de révolte suprême.

— Oui, mais dans un accès de délire, sans savoir ce qu’il faisait, dit doucement Cyril. Qui pourrait le condamner ? Vous ne songez pas assez à la miséricorde de Dieu, à son amour pour nous. Nul ne connaît le mystère de la dernière heure. C’est le moment où la sollicitation divine se fait irrésistible. J’imagine qu’alors l’âme est assistée par toutes les prières des saints, des prêtres, des religieuses qui l’aident à opérer sa réconciliation suprême et allègent sa dette. D’ailleurs, elle n’est point vraiment pauvre, si elle peut offrir pour son salut, à défaut d’autres mérites, une grande douleur, et votre père avait beaucoup souffert.

— Sans résignation, sans amour, dans une perpétuelle révolte, objecta Laurence.