— Qu’en savez-vous ? reprit Cyril avec une autorité grandissante. Il vous l’a dit peut-être. Mais quel est le malheureux qui n’ait pas, pour la croix qui l’accable, une certaine tendresse ? Presque tous les infortunés, même lorsqu’ils se croient athées, souffrent mystiquement, adorant, comme les chrétiens, leur martyre. Vous-même, — il hésitait, car il ne savait pas si elle pourrait le comprendre, — n’avez-vous pas éprouvé, dans vos pires épreuves, une certaine pitié pour les heureux ? Si cela était, vous auriez, malgré vous, reconnu la sainteté de la douleur et son utilité.

Laurence était devenue toute pâle, car ces paroles lui révélaient le mystère de son propre cœur. Jamais, en effet, quelle que fût sa peine, elle n’avait envié les heureux du monde ; au contraire, elle les plaignait. Elle avait pitié de Juliane, de son frère, de Gaston Noret. Il lui semblait évident qu’ils perdaient leur vie puisqu’ils ne souffraient pas. Peut-être son père avait-il partagé cette conviction. Peut-être sa révolte apparente cachait-elle une sublime et secrète résignation. Peut-être ses longs tourments l’avaient-ils purifié, préparé à paraître devant son juge.

Elle accueillit passionnément cette espérance, s’étonnant que ce fût Cyril qui la lui rendît. Elle observait curieusement cet inconnu qui la comprenait mieux qu’un ami, cet être jeune qui semblait savoir tant de choses. Elle demanda timidement :

— Est-ce que vous avez la foi ?

Il tressaillit. Son regard exprima tout à coup une humilité déchirante.

— J’espère la retrouver un jour tout à fait, murmura-t-il tristement.

Laurence se sentait extrêmement troublée. Ainsi la religion catholique n’était point pour Cyril, comme pour André Dacellier, Gaston Noret, tant d’autres, une chose méprisable, un système insoutenable, suranné, ridicule, bon tout au plus à bercer quelques vieilles femmes. Il n’avait pas vécu cependant, comme les Arêle, dans un milieu austère, soigneusement fermé où les bruits du monde ne pénétraient qu’assourdis. Il était trop jeune, trop ardent, trop charmant, pour n’avoir pas subi le joug des passions humaines. Elles l’avaient conduit sans doute à rejeter les pratiques de la foi chrétienne, mais il semblait le regretter amèrement. Son intelligence s’inclinait devant le mystère infini et son âme était secrètement dévorée par le désir de Dieu.

Cette constatation causa à Laurence un bonheur dont elle fut vivement surprise. Elle eût voulu interroger plus longuement le jeune poète. Mais ils se connaissaient trop peu pour pouvoir, sans manquer de pudeur, continuer un entretien si grave. Cyril le comprit. Il se leva, s’approcha de la bibliothèque, examina les ouvrages qui s’y trouvaient et commença d’interroger Laurence sur ses préférences. Elle s’étonna bientôt de la ressemblance absolue de leurs goûts. Parfois, il ouvrait un livre, y cherchait une phrase ou un vers favori : c’étaient ceux qu’elle admirait et relisait sans cesse. Elle achevait de mémoire le passage qu’il lui citait. Et, pénétrés du même plaisir, de la même émotion, ils se regardaient avec des yeux exultants et ravis. Laurence s’aperçut bientôt que la culture de Cyril était mille fois plus étendue, plus complète que la sienne, elle fut confondue et charmée, en mesurant l’abîme de son ignorance. Lui, au contraire, s’émerveillait, n’ayant jamais encore rencontré nulle femme nourrie de poésie plus forte et plus sublime.

— Je mets aujourd’hui toute ma bibliothèque à votre disposition, dit-il en terminant le petit examen qu’il venait de lui faire subir. Il faudra que je vous fasse lire Dante, Agrippa d’Aubigné, Milton, toute la Bible. Vous avez naturellement le goût des choses éternelles et vous saurez comprendre et admirer ce que j’aime.

Laurence entrevit un avenir magnifique. Elle avait l’esprit curieux, mais peu actif. Depuis des années, privée de conseil, elle relisait toujours les mêmes auteurs, tournait perpétuellement dans le même cercle. Si vraiment Cyril voulait s’intéresser à elle, s’il voulait la traiter comme une amie, il pourrait la diriger, donner à son intelligence des aliments nouveaux, lui révéler des chefs-d’œuvre trop longtemps ignorés. Elle lirait pour lui, avec lui, et la grande solitude intellectuelle dont elle souffrait depuis si longtemps prendrait fin. Mais comme, enivrée de cette espérance, elle considérait en silence le jeune poète, elle fut tout à coup épouvantée de sa beauté.