Beauté merveilleuse en effet, à la fois charnelle et spirituelle, expressive et charmante. Si ce visage, privé de vie, eût été modelé dans le marbre ou la pierre, la pure rectitude des traits, la splendeur du front haut et noble, la ligne impétueuse de la chevelure blonde rejetée en arrière auraient suffi à le rendre admirable pour l’artiste le plus sévère. Aux femmes, il devait plaire surtout par des attraits plus périssables, par cette jeunesse resplendissante qui colorait son teint pâle, et entr’ouvrait mollement, sous la soyeuse moustache, la bouche ronde, gonflée, voluptueuse, aisément souriante. Laurence admirait surtout les belles narines palpitantes qui prêtaient à cette physionomie, parfois trop souriante, une expression de violence passionnée, d’emportement presque sauvage. Pour les yeux, à la fois si profonds et si tendres, souvent troublés, toujours pleins de lumière, elle en pouvait à peine supporter l’insoutenable éclat. Et triste, éblouie jusqu’à la consternation, elle contemplait cette figure inoubliable.

— Lui, mon ami ! songeait-elle, quelle folie ! Il est trop beau. Il ne doit aimer que lui-même, comme Lætitia. Elle aussi avait un abord extraordinairement caressant et tendre. Cyril lui ressemble. Il est plus intelligent qu’elle, mais sans doute aussi perfide. Son regard ment. Sa bonté n’est qu’apparente. Ses paroles les plus touchantes, les plus compatissantes doivent lui être inspirées par un affreux désir de plaire.

Une défiance morose envahit son cœur. Elle se souvint des nombreux services que son mari rendait depuis des années à la famille de Clet et s’expliqua ainsi l’attitude de Cyril. Les attentions dont il l’avait comblée s’adressaient sans doute à M. Hecquin, envers lequel il acquittait un devoir de politesse et de reconnaissance. Cette pensée lui fut amère, elle s’affligea de n’avoir pas su se défendre contre cet étranger trop aimable. En lui parlant avec un si grand abandon de son père, des livres qu’elle aimait, elle venait de lui révéler sans pudeur toute la misère de sa vie, toute l’ardeur de son âme. Il fallait au plus tôt réparer cette faute.

Cyril, qui venait de passer deux heures avec elle dans une intimité charmante, la vit redevenir tout à coup hostile et glacée. Habitué à vivre près des femmes, connaissant leurs faiblesses et leurs bizarreries, il comprit sans effort ce caractère malheureux, se montra plus affable encore. En quittant Laurence, il lui promit de revenir bientôt.

— Inutile, dit-elle, inventant aussitôt un prétexte. Je vais partir sans doute très prochainement pour la Bretagne.

— Ah ! tant mieux, dit-il affectueusement. Un changement d’air vous était nécessaire et c’est toujours à la nature qu’il faut demander force et consolation. Mais, donnez-moi votre adresse, je vous enverrai là-bas des livres qui vous plairont, j’en suis sûr.

— Je ne sais pas encore où j’irai, balbutia-t-elle, j’hésite entre plusieurs plages.

— Aussitôt que vous serez installée, envoyez-moi un mot, insista Cyril.

— J’écris peu, objecta-t-elle évasivement.

— Eh bien ! M. Hecquin me donnera votre adresse, reprit-il bonnement, et dès que vous serez de retour, je reviendrai vous voir, si vous le permettez.