Depuis quelque temps, en effet, M. Hecquin se disait fatigué et Laurence avait souvent remarqué la pesanteur de sa démarche, la pâleur plombée de son teint. Elle se reprochait de n’avoir pas attaché plus d’importance à ces symptômes, ni exigé de son mari qu’il prît quelque repos. Elle l’imaginait terrassé par une attaque, gisant à demi couché sur le livre où il vérifiait des colonnes de chiffres. Peut-être, au dernier moment, avait-il appelé faiblement dans son bureau désert, sans que personne entendît sa plainte. Et, sans doute, il avait songé qu’à cette même heure sa femme, indifférente, lisait des vers avec Cyril. Ah ! toujours elle s’était montrée pour lui si froide, si dédaigneuse, que son souvenir n’avait pu, à l’instant suprême, lui apporter nulle douceur, nul réconfort. Désormais, il était trop tard pour qu’elle réparât ses torts envers cet homme qui, durant trois ans, avait vécu près d’elle, discret, bienveillant, sans que jamais elle réchauffât d’une parole affectueuse son cœur timide et méconnu.

Laurence, toute la nuit, s’adressa les pires reproches. A l’aube, son angoisse impuissante se changeant peu à peu en torpeur, épuisée de fatigue, elle s’endormit sur un fauteuil. Sa femme de chambre, en entrant comme de coutume, à sept heures et demie du matin, pour ouvrir les persiennes, la réveilla. Tout de suite, elle bondit au téléphone et demanda la communication avec la banque Hecquin. Les employés n’étaient point encore arrivés : ce fut la concierge qui répondit. L’inquiétude de la jeune femme parut la surprendre. La veille, M. Hecquin avait eu une journée fort agitée. Il n’était venu qu’un instant le matin donner ses ordres à ses employés. Puis il était parti précipitamment. A huit heures du soir, une auto l’avait ramené et attendu devant la porte, tandis qu’il montait à son bureau. Il en était redescendu quelques minutes après, portant une serviette et une valise. La concierge avait pensé qu’il partait en voyage. Cette explication semblait plausible. M. Hecquin parlait, en effet, depuis quelque temps, d’aller à Londres pour affaires. Mais Laurence s’étonnait qu’il ne l’eût pas prévenue de son départ et elle ne savait que penser. Dans son désarroi, elle sentit le besoin de confier à un être humain ses inquiétudes et courut chez son frère. Surpris de la voir arriver à une heure aussi matinale, Juliane et André s’amusèrent beaucoup de son anxiété. Ces gens sensés considéraient le malheur, l’accident, la mort même comme des faits assez rares, presque invraisemblables, auxquels nul ne devait croire que contraint par l’évidence. Ils refusèrent donc d’admettre que l’absence de M. Hecquin pût avoir une cause tragique. Néanmoins, André promit de passer dans la matinée boulevard Haussmann pour tâcher d’éclaircir le mystère qui tourmentait Laurence. Celle-ci rentra chez elle, un peu honteuse de ses vaines terreurs. Pour se détendre des fatigués de la nuit, elle prit un bain, s’étendit dans son lit, dormit un peu. Puis elle continua sa toilette, déjeuna. Elle lisait, étendue sur son divan, lorsque, vers trois heures de l’après-midi, André entra dans la pièce.

Il avait l’aspect d’un homme qui vient de fournir une course épuisante pour échapper à la poursuite d’ennemis acharnés. Son front ruisselait de sueur. Ses cheveux, d’ordinaire séparés en une raie symétrique, se hérissaient par mèches inégalés. Haletant, il marcha sur sa sœur, la saisit aux poignets, la fit lever et, la secouant avec violence, cherchant vainement à rattraper sa respiration, il bégaya :

— Combien as-tu confié à ton mari, dis… Quelle somme… à peu près… sur toute ta fortune ?… Allons, allons… réponds !…

— Je ne sais pas, je ne sais rien, balbutia Laurence abasourdie. Je ne m’occupais plus de mes affaires. Je lui avais donné une procuration pour ouvrir mon coffre et agir en mon nom.

Alors, André la repoussa si brutalement qu’elle faillit tomber :

— Bon ! bon ! ricana-t-il, nous sommes tous f…, tous ruinés ! Ma fortune et la tienne y passent. Hecquin est en fuite… Faillite… Banqueroute… Je n’ai plus rien… Ma femme !… Ma fille !…

Cet homme, habituellement si flegmatique, semblait à moitié fou. Il marchait dans la pièce d’un air égaré, avec des exclamations confuses, des gestes désordonnés. Parfois, il prenait sa tête à deux mains, comme pour comprimer les pensées qui s’y heurtaient douloureusement. Parfois, il tendait le poing furieusement vers un ennemi imaginaire ou éclatait d’un rire strident, terrible.

Laurence, au contraire, demeurait parfaitement calme. Elle n’éprouvait qu’une sensation d’immense étonnement devant ce nouveau désastre auquel, malgré ses efforts, elle ne comprenait rien encore. Il lui fallut déployer une infinie patience pour obtenir de son frère quelques explications précises. Enfin, il dit ce qu’il savait.

Arrivé le matin vers neuf heures boulevard Haussmann, il avait trouvé les bureaux de M. Hecquin occupés par la police qui posait les scellés, tandis que les employés, consternés, remettaient leurs pardessus, s’apprêtaient à se retirer. En questionnant les uns et les autres, André avait appris la banqueroute et la fuite de son beau-frère, accusé d’escroquerie. Tout de suite, il s’était rendu chez un avocat de ses amis. Les deux hommes, ensemble, avaient couru tout Paris pour obtenir des renseignements sur la situation de M. Hecquin. Elle était absolument désespérée. Il s’agissait pour lui d’une banqueroute frauduleuse, car il avait commis de graves abus de confiance en détournant les dépôts qui lui avaient été confiés. Le malheureux avait eu beau jeu à prétexter un surcroît de travail. A la vérité, si depuis plusieurs mois il rentrait si tard à son domicile, c’est qu’il menait la vie d’une bête traquée. Il ne faisait à la banque que des apparitions hâtives et, tout le jour, fuyait ses créanciers, cherchait en vain de l’argent. Enfin, la veille, deux plaintes, émanant de ses plus riches clients, avaient été déposées au parquet. S’il n’avait pu réussir dans la nuit à gagner l’étranger, il devait être arrêté dans les vingt-quatre heures et jeté en prison.