Dans son inexpérience complète des affaires, Laurence ne comprit qu’imparfaitement ce que son frère lui expliquait. Cette inculpation d’escroquerie contre son mari ne la faisait point douter de son intégrité. Elle le crut victime d’un malentendu et son cœur s’émut en songeant à cet homme qui, trop timide, trop triste pour oser lui avouer sa détresse, depuis des mois portait seul, sans aide, d’écrasants soucis.
— Ne puis-je empêcher ce désastre ? dit-elle. J’ai beau être mariée sous le régime de la séparation de biens, je n’en suis pas moins solidaire de ce malheureux. S’il n’a point dilapidé toute ma fortune, mon devoir est de la sacrifier pour désarmer ses créanciers, pour lui permettre de se relever peut-être.
André accueillit cette proposition avec enthousiasme.
— Tu as raison ! s’écria-t-il. Allons tout de suite à ton coffre pour voir ce qu’il te reste. Après tout, ton mari a dû respecter ta fortune, il t’aimait. Tu pourras peut-être, en fournissant une forte caution, obtenir le retrait des plaintes. Hecquin n’est pas un imbécile, il a de belles relations. Si on le laisse libre, si on lui vient en aide, il est capable en quelques mois de refaire sa fortune et la nôtre ; on a vu des choses plus extraordinaires.
Ce garçon, un moment abattu par le malheur, retrouvait déjà son optimisme habituel. Dans l’auto qui l’emmenait avec Laurence au Crédit universel, il s’abandonna à l’espérance, en escomptant la réussite du plan formé par sa sœur. Sa joie fut de courte durée. A la banque, Laurence ne put descendre à son coffre, sur lequel le parquet avait mis, le matin même, opposition. Elle apprit seulement, en faisant vérifier les bulletins d’entrée, que M. Hecquin avait demandé l’accès du coffre peu de jours auparavant.
— Bon, c’est bien, le coffre est vide, point n’est besoin d’y regarder, déclara André en sortant, la tête basse, du Crédit universel. Comment Hecquin, réduit aux abois, t’aurait-il laissé quelque chose ! Ayant volé tous ses clients, pourquoi t’aurait-il épargnée ?
— Volé ! Je pense qu’il n’a jamais volé personne, dit sévèrement Laurence, et je te prie de ne pas employer de pareils termes devant moi.
Car elle pardonnait sans effort à son mari et trouvait généreux de défendre, à l’heure de l’infortune, l’homme qu’elle n’avait pas aimé, mais dont elle portait le nom. Trop abattu pour lui répondre, André la reconduisit rue de Vaugirard. Il ne pouvait se résoudre à rentrer chez lui, tant l’effrayait la nécessité d’annoncer à Juliane le krach de la banque Hecquin et leur ruine. Assis en face de Laurence, qui réfléchissait tout en fumant force cigarettes, il s’attardait auprès d’elle, avec le vague espoir que le temps pourrait modifier sa situation et lui apporter un soulagement inattendu. Un coup de sonnette vint enfin l’arracher à sa torpeur et fut pour lui un événement passionnément intéressant. Il leva la tête, écouta les bruits qui venaient de l’antichambre. Peut-être s’attendait-il à voir M. Hecquin apparaître, triomphant, les bras chargés de titres et de billets de banque. Laurence tressaillit comme son frère, car l’heure approchait où Cyril avait coutume de lui faire sa visite quotidienne.
— André, demanda-t-elle à mi-voix, crois-tu que les de Clet soient ruinés, eux aussi, tout à fait ?
— Tout à fait ? comment le saurais-je ? Ils perdent de l’argent comme tout le monde, c’est certain.