Laurence détourna la tête. Un moment encore et Cyril s’avancerait vers elle, gai, souriant, aimable, et il faudrait que, détruisant sa joie du premier regard, elle lui apprît un événement qui le réduisait peut-être, lui et sa mère, à la plus complète misère. Le cœur de Laurence battait à se rompre, au moment où elle vit s’ouvrir la porte. Mais ce fut Juliane qui entra, gracieuse et sereine dans une toilette exquisément printanière.

André s’était levé avec une sourde exclamation et, tout tremblant, il reculait devant sa femme comme devant le spectre du remords. Laurence, au contraire, considérait sans aucune émotion sa belle-sœur. Elle la croyait vraiment invulnérable et il lui semblait évident que, même sous le coup du malheur, cette froide poupée ne saurait cesser de parader dans une attitude noble ou charmante.

Déjà, pourtant, Juliane remarquait le trouble de son mari. Elle lui posait mille questions, s’affolait visiblement. Brusquement, le masque de la mondaine tomba, laissant voir à nu l’âme faible, lâche, mesquine, incapable de supporter la douleur. Lorsqu’elle eut enfin compris, à travers les explications embarrassées d’André, qu’il s’agissait pour elle d’une ruine totale, elle s’abattit sur le divan, en proie à une épouvantable crise de nerfs. Elle se roulait sur les coussins avec des mouvements convulsifs, criait, sanglotait, déchirait les dentelles de son corsage. La correcte Juliane ne fut bientôt plus qu’une pauvre épave humaine qui gémissait, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, les yeux révulsés. Laurence, qui jamais n’avait assisté à pareil spectacle, ni soupçonné qu’on pût souffrir avec si peu de dignité, la crut vraiment malade ; elle étendit la main pour sonner sa femme de chambre et faire venir un docteur. Mais Juliane, qui paraissait à l’agonie, vit son geste. En un instant, elle fut debout et, saisissant le bras de sa belle-sœur :

— Non, non, n’appelez personne, bégaya-t-elle… Il ne faut pas qu’on sache. Grand Dieu !… Sauvons du moins les apparences.

Laurence faillit éclater de rire, tant cette présence d’esprit, succédant à un furieux délire, lui parut comique.

Juliane, cependant, n’était point calmée. Bientôt toute sa douleur se changea en colère contre son mari. Elle se mit à lui reprocher âprement leur ruine, s’étonnant qu’il n’eût point prévu la banqueroute de M. Hecquin.

André subissait tête basse ses accusations véhémentes. Laurence, cependant, tremblait de voir arriver Cyril. Et comme elle ne se souciait pas de le rendre témoin de ces scènes de famille, elle s’éclipsa pour donner ordre à sa femme de chambre de lui dire, s’il se présentait, qu’elle avait été forcée de sortir, mais qu’elle le priait de repasser après le dîner. Quand elle revint, Juliane et André se lamentaient toujours, prenaient à témoin l’univers qu’avant eux nul mortel n’avait subi pareille disgrâce. Tout en écoutant distraitement leurs divagations, Laurence évoquait son passé : la longue agonie, la mort tragique de son père. Auprès de ce qu’elle avait souffert alors, son malheur présent lui semblait aisément acceptable. Elle regardait avec un froid mépris ces deux êtres qui pleuraient si amèrement leur fortune perdue.

Si basse que fût leur douleur, ils souffraient cependant. Laurence, se reprochant sa dureté, finit par les prendre en pitié. Elle s’approcha de Juliane pour lui offrir quelques consolations. Mais la jeune femme, que le calme de sa belle-sœur humiliait, lui imposa silence dès les premiers mots.

— Epargnez-moi vos exhortations, dit-elle en essuyant ses larmes avec rage. Naturellement tout cela ne vous fait rien, à vous. Vous êtes une grande âme, une âme héroïque, n’est-ce pas ? Vous méprisez l’argent ? C’est facile à dire. Attendez la misère ! Nous verrons ce que deviendra ce beau courage. Folle que vous êtes ! Vous devriez pleurer des larmes de sang, car vous n’êtes pas seulement ruinée, mais déshonorée. Qui voudra jamais revenir dans cette maison tarée ? Tous vos amis vous tourneront le dos.

— Bah ! dit Laurence en haussant les épaules, je ne regretterai pas ceux qui agiront ainsi.