Et elle songea : « Cyril me restera toujours ! » Mais Juliane devina sa pensée et, découvrant le point vulnérable où elle pouvait la blesser :

— Comptez-vous sur les de Clet ? lui cria-t-elle. Malheureuse, ils sont ruinés sans doute et par votre mari ! Espérez-vous que l’amitié de Cyril résiste à cette épreuve ? Non, non, vous ne le reverrez jamais, soyez-en sûre. Il vous fuira d’autant plus qu’il est le cousin de M. Hecquin. Jadis, c’était un honneur ; maintenant, il s’empressera de renier, en rompant avec vous, un lien de parenté vraiment trop peu flatteur.

— Vous ne connaissez pas Cyril, murmura Laurence avec fierté.

Pourtant sa voix vacillait, pleine de larmes ; son regard mal assuré exprimait une détresse poignante. Le coup avait porté. Pour la première fois depuis le début de cette journée tragique, elle souffrait vraiment. Juliane, un moment, savoura sa vengeance. Mais toutes ces émotions précipitées, violentes, l’avaient exténuée. Elle partit bientôt, faible, dolente, soutenue par son mari, auquel elle avait consenti enfin à pardonner. Laurence alors sonna sa femme de chambre pour s’informer de Cyril. Il s’était présenté, un quart d’heure auparavant, mais il dînait en ville et ne pourrait revenir le soir comme elle l’en avait fait prier. La jeune femme désirait vivement qu’il n’apprît pas par d’autres que par elle, la fuite de M. Hecquin. Un instant elle voulut se rendre chez Mme de Clet et, en l’absence de son fils, lui révéler la vérité. Puis elle comprit que Cyril seul pourrait adoucir pour sa mère un coup si cruel. D’ailleurs, rien ne pressait. Elle pouvait, sans manquer à l’honneur, accorder quelques heures de grâce à ces deux êtres qui lui étaient si chers. Cette nuit, du moins, ils dormiraient tranquilles, heureux encore. Laurence songeait à eux avec une tendresse extrême, une infinie pitié. Sa propre infortune l’occupait peu. Mal préparée à la pauvreté, elle se reconnaissait à peu près incapable de gagner sa vie. Mais sa maison de Sedan lui restait. Elle savait qu’Ursule, instruite de sa gêne, ne consentirait plus à l’habiter. Cette demeure vaste et commode se louerait sans doute assez bien et son loyer suffirait à assurer sa vie. Elle ne pensait pas que la nécessité de réduire ses dépenses pût lui sembler pénible. Elle s’imagina dans une pièce étroite et triste, mal éclairée, mal chauffée, et il lui parut évident qu’elle pourrait y vivre résignée, heureuse encore, pourvu que Cyril vînt la voir quelquefois.

II

Allons, allons, c’était bien le traître le plus caché, le plus abrité qui vécût jamais.

Shakespeare.

— Allons, il faudra que je prenne peu à peu l’habitude de la pauvreté, songeait Laurence, le lendemain, en considérant le plateau d’argent que sa femme de chambre venait de poser sur la table et que, tout de suite, elle résolut de vendre.

Elle savoura son thé avec un plaisir mêlé de regrets, car, n’ayant aucune idée exacte de la valeur des choses, elle s’imaginait qu’il lui faudrait bientôt renoncer à ce breuvage, probablement trop dispendieux. La perspective de ce sacrifice n’ébranla pas sa fermeté. Pour s’exercer à l’ascétisme, elle ne but même que deux tasses au lieu de trois.

Son déjeuner fini, elle se leva et s’habilla en hâte, car elle attendait André qui vint la chercher de bonne heure pour la conduire chez son avocat : Me Minne.

Celui-ci, depuis la veille, avait obtenu de nouveaux renseignements sur la situation de M. Hecquin. Il apprit à Laurence que son passif dépassait six millions. L’actif semblait nul et les créanciers ne recevraient probablement aucun dédommagement.