— Il paraît évident, ajouta Me Minne, que M. Hecquin a pu gagner l’étranger, puisqu’il reste introuvable. De cela seulement, madame, vous pouvez vous réjouir. Car les fautes qu’il a commises relèvent de la cour d’assises et l’enverraient au bagne s’il venait à être arrêté.

Malgré cette assertion, Laurence s’abstint encore de condamner son mari, tant il lui semblait lâche d’accabler un être tombé dans un tel déshonneur. Elle murmura tristement :

— Mais enfin, maître, que s’est-il passé ? Expliquez-moi comment cet homme honnête, bon et droit, dont la vie jusqu’alors obéissait aux plus sévères principes, a pu, en quelques mois, devenir cet escroc sans scrupule, tromper, dépouiller ses clients, moi-même, et garder devant tous cet air tranquille qui ne laissait rien deviner ?

Me Minne considéra sa cliente avec une pitié un peu railleuse :

— Il n’y a qu’une chose, dit-il, vraiment inexplicable, fabuleuse, c’est que vous, votre frère et tant d’autres, vous ignoriez si absolument le passé de M. Hecquin, quand un jour m’a suffi pour le connaître.

Et l’avocat raconta une longue histoire. Elle commençait d’une façon toute simple. Fils d’un huissier de Nancy, M. Hecquin offrit dans sa jeunesse l’exemple de toutes les vertus. Rangé, économe, travailleur, il fit à Paris de sérieuses études de droit et entra comme représentant dans une grande maison d’assurances. Au cours d’une tournée d’inspection en province, il sut plaire à la fille unique d’un gros commerçant de Lille et l’épousa. La dot de sa femme, l’héritage de ses parents, qui moururent peu après son mariage, lui constituaient une fortune suffisante. Il quitta sa maison d’assurances, fonda un journal financier et se jeta dans la spéculation. Doué d’un esprit rusé, audacieux, mais borné, il n’avait en aucune façon le génie des affaires. Ses succès furent toujours éphémères et suivis de revers. Mais il eut l’adresse de se faire adorer de sa femme dont l’attachement le sauva. Les parents de cette malheureuse, ne pouvant la décider au divorce, et toujours désarmés par ses larmes, payèrent inlassablement les dettes de leur gendre, réparèrent ses fautes, jusqu’au jour où Mme Hecquin mourut de chagrin, en laissant à sa famille la charge d’élever son fils.

Ruiné, abandonné de ceux qui l’avaient soutenu jusqu’alors, M. Hecquin ne perdit pas courage. Par un coup de chance inouï, il réussit à capter la confiance de la baronne Tershau, veuve du richissime banquier juif. Il devint son intendant, reçut la direction de toutes ses affaires et, n’ayant à redouter aucun contrôle, puisa sans scrupule dans cette immense fortune pour satisfaire sa passion du jeu. Après dix ans d’aveuglement, la baronne, avertie par des délations de plus en plus nombreuses, de plus en plus précises, s’aperçut enfin que son précieux intendant lui avait volé plus d’un million. Désarmée par les supplications du misérable, elle n’eut pas le courage de le livrer à la justice et se contenta de le renvoyer. Le fils de M. Hecquin, qui venait de se marier, connut les causes de cette rupture. C’est alors qu’indigné de l’improbité de son père et redoutant une catastrophe plus irréparable, il voulut lui faire donner un conseil judiciaire. De là datait l’inimitié des deux hommes. M. Hecquin se défendit avec une telle adresse qu’il parvint à faire débouter son fils de sa demande et conserva toute sa liberté d’action. Peu après, il retrouva de nouvelles dupes. Il put fonder sa maison de banque, connut des périodes de succès éclatants, suivies de revers non moins complets. Trois ans auparavant, il traversait une terrible crise et, dans tous les milieux financiers, on le considérait comme un homme perdu, lorsqu’on apprit avec stupeur qu’il allait épouser une jeune fille appartenant à une famille parfaitement honorable, pourvue d’une fortune solide. Cette nouvelle remonta son crédit. Il reparut à la Bourse, mais ce ne fut qu’un an après son mariage qu’il se remit à tenter de grosses spéculations.

— Naturellement, s’écria Laurence, en interrompant Me Minne, cette rentrée en scène coïncide avec le moment où, après la mort de mon père, il m’arracha une procuration générale qui lui laissait la libre disposition de ma fortune.

Elle comprenait enfin pourquoi M. Hecquin l’avait recherchée, sans se laisser rebuter, ni par la défiance non dissimulée de son père, ni par son indifférence, ni par le contrat injurieux qu’on lui avait imposé. Elle s’expliquait aussi l’attitude de cet époux débonnaire, lorsqu’elle avait refusé et à jamais d’être sa femme. Pour accepter tant d’affronts et d’humiliations, il fallait que le plus lâche amour ou la plus sombre cupidité eût étouffé en lui tout orgueil, toute dignité même. Laurence, qui s’était étonnée parfois de cette patience surhumaine, faute de pouvoir soupçonner la duplicité de son mari, avait admis l’hypothèse du fol amour. Cette chimère lui parut tout à coup si fabuleuse, si burlesque, qu’elle ne put s’empêcher de rire. Me Minne et André se regardèrent, effarés de la voir accepter si gaîment sa tragique mésaventure.

— Allons, déclara-t-elle paisiblement sans remarquer leur surprise, je ne me croyais pas encore si parfaitement stupide et je me suis laissée vraiment jouer comme une enfant. Mais tant mieux, tout est bien ainsi.