La découverte qu’elle venait de faire lui causait en effet une véritable satisfaction. La conduite de M. Hecquin, ses forfaits prémédités, justifiaient enfin l’instinctive aversion qu’il lui inspirait et qu’elle s’était tant de fois reprochée. Le masque bienveillant que ce mystérieux personnage avait si longtemps porté devant elle venait de tomber, découvrant la face répulsive de l’hypocrite sans pitié ni remords. Mais du moins, maintenant, elle pouvait sans lâcheté le renier, séparer sa cause de la sienne. Quelle que fût à présent la destinée de cet homme, elle était envers lui libre de toute dette, affranchie de tout scrupule.
En rentrant chez elle, Laurence trouva une lettre qui portait le timbre de Paris et dont l’adresse, tracée par une main étrangère, ne lui rappelait rien. Comme elle l’ouvrait distraitement, elle reconnut avec stupeur sur les feuillets qui s’en échappèrent l’écriture régulière et serrée de M. Hecquin.
La lettre, datée de l’avant-veille, commençait par une formule de mélodrame :
« Quand vous recevrez ces lignes, tout sera fini pour moi, je paierai ma dette à la société ou si, comme je puis encore l’espérer, mon fils, pour sauver l’honneur de son nom, veut bien m’avancer quelque argent et favoriser ma fuite, je mangerai seul, à jamais, l’amer pain de l’exil. »
A cet exorde succédait un long plaidoyer dans lequel M. Hecquin rejetait pompeusement la responsabilité de ses fautes sur les hommes, sur les événements, sur la fatalité. Il implorait cependant en quelques phrases rapides le pardon de sa femme. Puis, cette formalité remplie, tout aussitôt, redressant la tête, il prenait un ton venimeux, accusateur et presque triomphant :
« Si quelque chose pouvait adoucir, écrivait-il, l’amertume de mes remords à votre endroit, c’est la certitude où je suis que, même si vous ne m’aviez pas épousé, vous n’auriez pu conserver votre fortune. Votre prodigalité, votre ignorance absolue de la valeur de l’argent vous eussent de toutes façons conduite à la ruine où vient de vous entraîner ma mauvaise chance. Peut-être puis-je espérer que ce désastre aura sur vous une influence heureuse, corrigera, il en est temps, votre effrayante légèreté. Vous comprendrez enfin que le but de la vie n’est point de lire des vers avec des jeunes gens, de fumer des cigarettes ou d’écrire toute la nuit vos rêveries de jeune névrosée. Cette existence scandaleuse et déréglée va finir. Vous reconnaîtrez peu à peu la nécessité de l’économie, le mérite du travail et peut-être, un jour, penserez-vous sans trop d’amertume au malheureux qui vous aura appris, durement il est vrai, la sagesse. »
Laurence, abasourdie, croyait rêver. C’était vraiment le monde renversé. Le voleur reprochait à sa victime ses dépenses. Le malfaiteur se posait en pontife, en apôtre de la vertu. Plus elle relisait cette lettre insolente, plus elle y discernait l’accent de la vengeance. Et soudain, elle comprit toute la vérité : M. Hecquin la haïssait.
Ah ! sans doute, elle avait été pour lui une dupe naïve et facile à tromper. Pourtant, contraint par prudence d’accepter le contrat imposé par le colonel Dacellier, il avait dû attendre plus d’un an, au milieu des plus vives angoisses, la fortune convoitée. Pour capter sa confiance, il s’était plié au plus patient esclavage, respectant toutes ses volontés, approuvant servilement tous ses caprices. Il ne pouvait lui pardonner ces longs retards, ces humiliations. Mais il la détestait surtout à cause de ses dépenses, à cause de cet argent si précieux qu’elle lui reprenait par lambeaux et employait à ses plaisirs. Que de fois, à la veille d’une échéance difficile, n’avait-il pas dû la maudire lorsque, lui montrant son tiroir vide, elle réclamait pour le lendemain une somme importante, s’étonnant qu’il la lui fît toujours attendre. Et la jeune femme se rappelait avec un frisson d’épouvante certains regards que parfois il attachait sur elle quand il lui remettait enfin une liasse de billets de banque, regards mornes, presque vitreux, qui s’efforçaient de ne rien exprimer, où couvaient cependant, elle s’en rendait compte à présent, une inexorable rancune et, peut-être, le désir aveugle du meurtre. Mais comme elle repassait ainsi, en frémissant d’une terreur rétrospective, sa vie commune avec ce monstre, on annonça Mme Heller.
III
Un homme qui nous est fidèle dans l’adversité est plus doux à voir que, sur la mer, la sérénité du ciel aux marins.
Euripide.