Elle continuait d’employer par habitude les termes caressants dont elle se servait d’ordinaire mais qui, prononcés sur un ton de raillerie féroce, avaient la dureté d’un soufflet :

— Non, je vous en prie ! Quand vous écrirez un roman, vous pourrez présenter à vos lecteurs un ménage vivant en frère et sœur. Vous aurez du succès parmi les jeunes filles. Mais n’essayez pas de me faire avaler à moi une pareille fable. Oh ! grand Dieu ! je connais l’homme, je sais ce qu’est la vie, je sais ce qu’est l’amour, je sais ce qu’est le mariage !

Il n’y avait rien à dire à cette femme, si convaincue de son infaillibilité. Laurence, d’ailleurs, comprenait à quel point son indifférence absolue pour son mari et toute l’histoire de leur vie commune, si profondément séparée, devaient paraître incroyables. Pourtant, il fallait bien s’en tenir à la vérité, affirmer que jamais elle n’avait posé une question à M. Hecquin sur ses affaires, qu’il s’était enfui de chez elle avant qu’elle eût rien soupçonné. Mme Heller en l’écoutant frémissait de rage. Elle lui fit subir un long et cruel interrogatoire, la pressant de questions, lui tendant mille pièges pour la forcer à se contredire. Enfin, ne pouvant obtenir d’elle l’aveu qu’elle sollicitait, elle se leva avec fracas, renversant son siège. Sa colère, longtemps contenue, éclata, terrible.

— Savez-vous combien je perds ? vociférait-elle. Quatre cent mille francs, le prix de mon hôtel ! M. Hecquin me donnait d’excellents conseils et, peu à peu, tous mes capitaux ont passé dans ses mains. Le mois dernier encore, je lui ai remis cinquante mille francs. Vous connaissiez alors certainement l’état de ses affaires, mais vous ne m’avez pas avertie, et pour cause. On sait ce qui se passe en des cas pareils. La femme, étant prévenue la première, passe la première à la caisse. Elle pleure, crie, menace. Le mari, pour qu’elle ne le dénonce pas, donne tout l’argent dont il peut disposer ; chaque jour elle lui arrache un nouveau remboursement, aux dépens même de ses meilleurs amis. Allons, avouez que j’ai deviné juste. Avouez donc ! Oh ! vous me rembourserez, je saurai bien vous y contraindre !

Laurence écoutait sans colère cette furie. Détournant les yeux de ce visage crispé dans la grimace de la haine, elle évoquait la brillante figure qui avait captivé sa jeunesse. Par respect pour son ancien amour, elle négligeait de se défendre. Surprise de pouvoir conserver tant de calme sous de telles insultes, elle s’y crut insensible. Ce fut seulement quand Mme Heller l’eut quittée qu’elle sentit sa blessure. La trahison de M. Hecquin, quoique plus criminelle, lui avait fait moins de mal, ayant changé sa vie sans atteindre son cœur. Mais bien qu’elle fût fort détachée de sa chère Lætitia, Laurence conservait à son égard une secrète faiblesse et s’en croyait aimée. La conduite de cette ancienne amie la laissait inconsolable. Elle se retira dans sa chambre et, bien qu’il fût à peine six heures, s’apprêta à se mettre au lit. Elle se sentait horriblement délaissée et comme condamnée à l’opprobre, au mépris du monde entier. Nulle amitié, sans doute, si forte qu’elle parût, n’était à l’épreuve d’une perte d’argent. Ce malheur avilissait, affolait toutes les âmes, les entraînait à commettre les pires lâchetés. Le vrai coupable absent, il fallait que ses créanciers trouvassent une victime qui pût répondre pour lui, souffrir pour lui, être humiliée jusqu’à la mort. C’était là maintenant le rôle de Laurence. Affaiblie par les déceptions de la journée, elle n’osait plus espérer trouver grâce devant personne. Après M. Hecquin, après Mme Heller, d’autres amis, les meilleurs peut-être, la trahiraient. Elle évitait de prononcer le nom qui lui sonnait dans le cœur avec la persistance d’un glas. Mais, comme elle s’efforçait de l’oublier, sa femme de chambre vint lui dire que Cyril insistait pour qu’elle voulût bien le recevoir.

Cette nouvelle fut pour Laurence le coup de grâce. Elle ne trouva plus dans son âme une parcelle de courage pour supporter encore les tortures d’une entrevue avec Cyril. Cédant à un mouvement de lâcheté panique, elle chercha tout d’abord un prétexte qui lui permît de remettre au lendemain toute explication. Mais puisque tôt ou tard il lui faudrait subir cette douleur inévitable, nul repos ne lui serait accordé tant qu’elle ne l’aurait pas soufferte. Mieux valait en finir au plus vite, perdre dans un même jour tous ses amis. Elle reprit les vêtements qu’elle avait quittés, et s’efforça de rattacher ses cheveux dénoués. Elle dut cinq ou six fois recommencer sa coiffure. A tout instant, le cœur lui manquait en songeant à celui qui l’attendait. Elle savait bien qu’il lui épargnerait les insultes directes dont Mme Heller l’avait accablée. Mais déjà il l’avait jugée et probablement condamnée. Il venait pour savoir si elle était vraiment ruinée, ce qu’on pouvait attendre d’elle. Il lui parlerait poliment, mais avec une défiance prudente. Il l’étudierait d’un regard chargé de soupçons. A cette pensée, elle se sentait saisie d’une douleur sans nom. Enfin, elle eut raison de sa faiblesse et rien ne trahissait son angoisse et sa peur lorsqu’elle entra au salon avec une expression de dignité calme et de sévérité glaciale. Sachant pourtant combien sa fermeté restait précaire, elle regarda seulement Cyril à l’épaule, évitant son visage. Mais tout de suite il courut à sa rencontre et lui saisit les mains :

— Oh ! Laurence ! ma pauvre Laurence, s’écria-t-il d’une voix qui tremblait d’émotion.

Et, se penchant sur elle, il l’embrassa.

Laurence ne s’était préparée qu’aux plus durs affronts. La douceur de cet accueil, succédant à la certitude d’un universel abandon, lui enleva tout son courage. Elle plia sous cette joie inattendue. Ses larmes débordèrent : elle s’abattit sur son divan, la tête dans ses mains. Cyril, penché sur elle, lui parlait avec un accent d’ineffable pitié. Le sens de ses paroles lui échappait, mais sa voix lui coulait sur le cœur comme une eau divinement fraîche. Bientôt, elle cessa de pleurer, saisie par le désir de revoir son visage. Lorsqu’elle l’eût contemplé un moment, elle se calma, demeura immobile, oubliant sa peine dans un muet enchantement, car nulle expression de colère, de rancune ou de défiance n’assombrissait cette physionomie altérée, mais toujours noble et tendre. Le regard que le jeune homme attachait sur elle était bien celui d’un ami.

— Oh ! Cyril, gémit-elle, ce n’est pas ma faute. Je ne savais pas… Je n’ai rien soupçonné… jamais… jamais. Avant-hier, lorsque mon mari m’a quittée, j’ignorais tout encore, cela, je vous le jure.