Il l’interrompit avec une sorte de colère.
— Allons, vous êtes folle ! Ai-je besoin de ce serment ? Naturellement, les affaires de M. Hecquin vous étaient aussi étrangères que l’astronomie. Vous viviez près de lui, mais à cent lieues de lui. Jamais ménage ne fut plus séparé que le vôtre. Je comprends ce qui s’est passé et je n’ai que faire de vos explications.
— Ne me trompez pas, dit Laurence amèrement. Si vous devez me condamner un jour, que ce soit tout de suite. Je dois vous l’avouer : d’autres m’ont accusée et m’accuseront encore des pires infamies. Déjà, je passe pour avoir été la complice de mon mari. Oh ! j’ai été durement jugée par une femme qui était cependant ma plus ancienne amie !
— Mais entre nous, Laurence, il n’y a pas de trahison ni de malentendu possible, reprit Cyril. Je vous connais comme je connais mon âme, et cela dès le premier jour où je vous ai vue. Au contraire, cet homme… mon cousin… est toujours resté pour moi impénétrable, indéchiffrable. Qu’était-il ? Même à présent, je ne le comprends pas.
Comme Laurence, dans les premiers moments, Cyril n’osait pas juger M. Hecquin. Il croyait lui devoir quelque reconnaissance. En effet, sur un capital de vingt mille francs, somme dérisoire pour un spéculateur de cette envergure, le banquier versait depuis des années, à son jeune cousin, des intérêts prodigieux. Grâce à lui, le jeune homme, affranchi de tout souci pécuniaire, avait pu suivre librement sa vocation littéraire. Il pensait que cet homme, égaré jusqu’au crime par la passion du jeu, l’avait aimé pourtant et lui voulait du bien. Laurence ne pouvait partager ses illusions. Elle comprenait aisément l’intérêt qui poussait son mari à s’acquérir la reconnaissance des de Clet. Dans l’odieuse comédie qu’il jouait, il leur réservait à leur insu un rôle de premier plan. Leur nom respecté, leur honorabilité connue lui servaient de sauvegarde. Lorsqu’il cherchait à attirer dans ses filets quelque nouvelle dupe, il se targuait à propos d’une parenté flatteuse. Et ceux qu’inquiétaient ses discours obscurs accordaient leur confiance au cousin de la comtesse de Clet. Laurence expliqua longuement à Cyril le caractère de M. Hecquin. Elle lui dévoila son passé, lui raconta sa vie, ses forfaits. Le jeune homme écoutait, stupéfait. Elle dut, pour le convaincre, lui montrer l’impudente lettre qu’elle avait reçue du misérable. Il put à peine en achever la lecture. La perfidie que révélait chaque ligne du texte lui arrachait des exclamations d’horreur. Il jeta enfin sur la table les papiers que sa main convulsive avait failli mille fois mettre en pièces.
— Oh ! Laurence ! je rêve, n’est-ce pas, s’écria-t-il, il n’a pas pu vous haïr à ce point ! Sa conduite envers vous dépasse toute imagination. De grâce, oubliez cela tout de suite, c’est trop horrible !
Pressant les mains de la jeune femme, il la regardait d’un air suppliant et semblait presque lui demander pardon de tout le mal qu’un autre lui avait fait sans qu’il pût l’empêcher. Elle sourit doucement :
— Je n’y pense déjà plus, dit-elle. Une telle trahison eût été terrible pour moi si j’avais aimé cet homme. Autrement, peu importe. Les douleurs de l’amour trompé sont les seules qui me paraissent redoutables.
— Il y en a d’autres pourtant, murmura Cyril, vous ne savez pas encore ce qu’est la ruine, vous ne connaissez pas les maux quotidiens, si mesquins et pourtant si cruels qu’elle nous contraint de subir. Cette ignorance est le seul bien qui vous reste, mais non point pour longtemps.
Il semblait infiniment triste, et Laurence ne pouvait détacher les yeux de ce visage, où, dans le crépuscule qui tombait, la douleur croissait lentement comme une lumière spirituelle, plus vive, plus belle que celle du jour.