— Cyril, souffrez-vous beaucoup ? demanda-t-elle avec un respect timide. Tout cela pour vous est-il irréparable ?

Il était trop simple, trop candide pour songer à dissimuler ses tourments :

— Voyez-vous, dit-il, on voudrait pouvoir mépriser une perte d’argent, pour moi c’est un profond malheur et qui va changer toute ma vie. Il ne nous reste qu’une maison à Dijon et une ferme en Bourgogne, à peu près sans valeur. Si j’étais seul, j’accepterais sans révolte la gêne, la misère même, mais la pensée de maman me déchire. Toujours, lorsque j’étais enfant, je l’ai vue, harcelée de soucis d’argent, travailler, lutter pour moi, sans aucun repos. J’aurais voulu qu’après une telle jeunesse elle eût du moins une vieillesse heureuse ! Oh ! je m’arrangerai pour qu’elle n’ait à souffrir de rien. Par exemple, il faudra me consacrer corps et âme au journalisme, ou peut-être chercher en dehors des lettres une situation lucrative.

— Cyril, vous n’y pensez pas !

Laurence s’était levée toute droite dans son émotion et, retombant aussitôt à sa place, elle s’écria désespérément :

— Ce n’est pas possible, Cyril, ce serait un crime ! Vous ne pouvez pas briser ainsi votre carrière, vous détourner de votre voie, employer à de basses besognes les dons qui sont en vous. Vous n’avez pas le droit, Dieu vous ayant créé poète, de devenir un marchand ou un fonctionnaire !

Il sourit avec mélancolie.

— Je ne le ferai, croyez-le, qu’à la dernière extrémité ; mais voyez-vous, Laurence, il y a des obligations ici-bas auxquelles on ne peut pas se dérober et qu’il faut peut-être bénir malgré tout.

Son visage exprimait une sorte de ferveur. Ce que cet être, si jeune encore et si ardent, aimait sans le savoir, peut-être, plus que tout au monde, ce n’était point la mystérieuse amie dont il était cependant toujours occupé, ni son œuvre, ni ses livres pourtant chers, c’était seulement le devoir, si repoussant qu’il fût. C’est pourquoi sa vie était déjà une vie sacrifiée. C’est pourquoi ceux qui l’aimaient devaient abandonner toute espérance de le voir heureux. Laurence comprit nettement toutes ces choses et des larmes ruisselèrent sur ses joues. Cyril abaissa tout à coup son regard sur elle. Il eut une exclamation étouffée lorsqu’il la vit pleurer et il prit sa main dans la sienne. Alors elle sanglota plus fort.

— Je ne puis supporter cela…, gémit-elle, je ne puis supporter de vous voir souffrir et briser votre vie, Cyril…, je vous…