Elle s’arrêta. Le mot qui lui venait aux lèvres, c’était : « Je vous adore ! » Elle en savoura, étonnée, la douceur ; mais elle ne le prononça pas et son timide cœur, étonné d’avoir si brutalement, si vite, avoué son secret, se referma jalousement sur ce cri passionné. Laurence l’oublia tout de suite et n’écouta plus que Cyril qui lui parlait, penché sur elle, s’efforçant de la calmer.

— Est-ce que vous allez pleurer ainsi sur moi longtemps ? disait-il sur un ton de raillerie légère qui restait tendre. C’est fort touchant, ma pauvre amie, mais absolument insensé, et vous ne pouvez vous faire aucune idée de ma confusion.

Il tenait toujours sa main dans la sienne. Peu à peu, elle cessa de pleurer. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les paupières closes, elle demeurait immobile, ne pensant plus à rien. Elle se sentait faible et calme comme après une crise de nerfs ou un long évanouissement. Mais, lorsque Cyril l’eut quittée et qu’elle retourna dans sa chambre, ce fut avec l’impression étrange qu’en quelques heures le monde, la vie avaient entièrement changé pour elle. Et, comme cherchant à s’expliquer ce mystère, elle y rêvait, assise sur le bras d’un fauteuil, en nattant distraitement ses cheveux dénoués, elle entendit de nouveau retentir dans son âme les mots d’adoration fervente qu’elle avait failli formuler en présence de Cyril. Tout d’abord, ils lui parurent absurdes et fous ; elle voulut en sourire, mais ses larmes recommencèrent à couler. Son visage, ses bras, tout son corps s’empourprèrent et devinrent brûlants comme à la chaleur trop proche d’une fournaise. Elle fit quelques pas en chancelant à travers la chambre. Et tout à coup, avec la violence d’un flot de sang jaillissant d’une artère rompue, un nom s’échappa de son cœur, un nom seulement qu’elle répéta plusieurs fois tout haut : « Cyril ! »

Alors elle comprit enfin la place que cet ami si cher occupait dans sa vie. O lumière subite, ô découverte étonnante, elle l’aimait, non point d’un amour jeune et fraîchement éclos, mais, au contraire, très ancien déjà. Elle l’aimait peut-être depuis cet instant où, après la mort de son père, il s’était penché avec une émotion si vive sur son âme brisée. Elle s’expliquait enfin pourquoi, après une telle douleur, elle s’était relevée et lentement rattachée à l’existence. C’est lui qui l’avait arrachée aux affres du regret et de la solitude. C’est parce qu’il se tenait auprès d’elle qu’elle avait de nouveau trouvé belle et charmante la terre déserte. C’est à cause de lui qu’elle avait pu rire encore, être jeune, aimer ce qu’il aimait. Depuis quelques années, elle ne vivait que pour lui.

Elle revint s’étendre sur son lit, ferma les yeux, demeura sans mouvement, retenant sa respiration, la main appuyée sur son cœur qui semblait vivre seul dans son corps immobile. Et ce cœur taciturne ayant dit son secret, maintenant déchaîné, sans pudeur, sans effroi, chantait son chant triomphal. Cette nuit-là, Laurence ne dormit pas, tant sa joie était vive. Car maintenant s’apaisait en elle la soif dévorante qui consume un être noble, tant qu’il n’a pu donner son âme. Maintenant elle avait trouvé ce grand amour auquel, à travers toute trahison et toute déception, elle n’avait jamais cessé de croire, cet amour souverain, plein d’honneur, sans tache, beau comme la lumière, durable comme la vérité. Ah ! qu’importait qu’il fût triste et sans espérance. Les tourments certains qu’il lui apportait n’épouvantaient pas son courage. Aux pieds de ce maître admirable, elle n’avait plus qu’à se tenir, docile, offerte et prête à tout souffrir. Il la guiderait certainement vers quelque clarté divine.

IV

— Qu’est cette chose que l’on dit des hommes, aimer ?

— La chose la plus douce, ô ma fille, et la même chose à la fois pleine de peines.

Euripide.

Si cruel qu’il soit de sa nature, l’amour, lorsqu’il commence à régner dans une âme, a toujours quelque douceur. Il fut tout d’abord pour Laurence un asile et un bouclier. Sans le secours inattendu qu’il lui prêta, peut-être n’eût-elle jamais pu supporter le déprimant et quotidien supplice auquel elle fut soumise. En effet, M. Hecquin maintenant était à l’abri des poursuites, les journaux déjà s’occupaient d’autres scandales. Mais les créanciers ne se résignaient pas à ce silence, à cet oubli. Ils éprouvaient un besoin affolé d’agir, d’apprendre chaque jour une nouvelle quelconque, de se dépenser en démarches afin de se dissimuler leur impuissance. Las d’errer vainement autour des bureaux de M. Hecquin, ils accouraient bientôt à son domicile, et, reportant sur sa femme leur haine impuissante, ils s’efforçaient de l’effrayer, de l’intimider, mêlant à leurs réclamations l’injure et la menace. De son côté, Mlle Drevain, bien qu’elle fût de toutes les victimes du banquier la moins atteinte et conservât un important immeuble à Paris, rejetait âprement sur Laurence la responsabilité de sa ruine partielle et ne cessait de la lui reprocher aigrement. Mme Heller, désespérant de retrouver ses capitaux, se vendit encore une fois et partit pour Venise avec un Américain, tout croulant de vieillesse, que ses charmes déclinants fascinaient encore. Sa rancune persistait cependant et chaque semaine arrivaient, rue de Vaugirard, des lettres anonymes où se reconnaissait clairement sinon l’écriture, du moins le style de la belle Lætitia.

Soutenue par le souvenir de Cyril, Laurence supportait les affronts les plus amers avec une impassible dignité et parvenait presque à n’en point souffrir.

Une nouvelle épreuve ne tarda pas à la frapper. Ursule, déjà gravement malade d’une phlébite au moment où elle apprit la ruine de sa jeune cousine, fut emportée quelques jours plus tard par une embolie. Laurence pleura très sincèrement celle qui lui avait servi de mère et dont l’affection si tendre avait seule embelli, réchauffé sa jeunesse. Mais l’amour est un maître despotique et, dans le cœur où il descend, il étouffe toute autre tendresse. Le chagrin de Laurence, quoique grand, ne la détacha pas de la vie, pour elle désormais si pleine et magnifique. Elle connaissait assez Cyril pour savoir que plus elle serait abandonnée, pauvre d’amis, pauvre d’argent, plus elle lui serait chère, et cette certitude l’entraînait à accepter comme un bien l’infortune et la peine. Bien qu’il fût à la recherche d’une situation, il continuait à venir la voir chaque soir, lui rendant par sa présence force et courage. Lorsqu’il n’était pas libre, sa mère le remplaçait. Malgré les épreuves passées, Mme de Clet conservait une jeunesse de caractère qui touchait à l’enfantillage, et sa ruine nouvelle l’affectait peu. Depuis la fuite de M. Hecquin, elle faisait venir son beurre et ses œufs de Bretagne, et l’économie qu’elle réalisait ainsi lui semblait devoir rétablir l’équilibre de son budget. Elle s’inquiétait peu du présent, persuadée qu’un avenir magnifique attendait Cyril. Douée du cœur le plus généreux, elle s’affligeait d’ordinaire du malheur des autres plus que de ses propres soucis et s’apitoyait fort sur le sort de Laurence.