Au reste, les de Clet n’étaient point seuls à l’aimer, à la plaindre. Ses rares amis lui demeuraient fidèles. Edith Albertaud et Gaston Noret, la voyant toujours prostrée sur son divan, oisive, perdue dans l’égarement de l’amour, la crurent anéantie par son malheur, s’efforcèrent de lui épargner les courses, les démarches auxquelles sa situation l’obligeait. Ils lui trouvèrent des acquéreurs pour les meubles dont elle fut obligée de se défaire. Ils firent résilier le bail de la rue Vaneau et lui cherchèrent une demeure.

Laurence, avant tout, désirait rester dans le voisinage immédiat de Cyril, afin qu’il pût venir la voir aussi souvent qu’autrefois. Un appartement qu’Edith avait découvert, rue Vavin, lui plaisait particulièrement, mais il coûtait dix-huit cents francs, prix excessif pour la jeune femme. Sa maison de Sedan venait d’être louée trois mille francs. Elle n’avait retrouvé dans son coffre, au Crédit universel, que quelques titres nominatifs représentant à peu près mille francs de rentes, et elle s’effrayait de devoir consacrer la moitié de son revenu à son loyer. Le colonel Arêle la tira d’embarras, et, comme elle lui exposait ses perplexités :

— Si cet appartement vous convient, n’hésitez pas à l’arrêter, lui dit-il, car il est entendu entre ma femme et moi que c’est nous désormais qui paierons votre loyer.

Laurence voulut refuser. Les Arêle ne possédaient qu’une fortune modeste, le colonel venait d’être mis à la retraite et elle craignait que cette générosité ne les gênât. Son vieil ami parut peiné de ses scrupules. Il invoqua le nom de son père. Elle dut céder à sa tendre insistance et arrêter l’appartement de la rue Vavin.

Elle s’accoutuma sans effort à la médiocrité de sa situation. Sa nouvelle demeure, quoique petite, était commode et claire. Elle possédait plus de tapis et de tentures qu’il n’en fallait pour organiser un intérieur harmonieux, capable de plaire à Cyril. La concierge de la maison s’occupa de son ménage et suffit à assurer son facile service. Matée par la nécessité, elle sut vite équilibrer son budget, mais il lui fallut renoncer à faire imprimer son livre pour lequel Cyril lui chercha vainement un éditeur. Elle continua de travailler, avec l’espoir que son effort, bien qu’ignoré, ne serait pas à jamais inutile. Et, ayant reconnu que le thé et les cigarettes n’étaient point choses très coûteuses, elle trouvait la pauvreté bénigne, acceptable en somme.

Le temps passa, opérant son œuvre apaisante. Elle obtint assez vite la séparation de corps et de biens et reprit son nom de jeune fille. De M. Hecquin, jamais plus elle n’entendit parler. Cette figure sinistre s’effaça de sa vie sans même y laisser un souvenir douloureux : elle l’eut bientôt entièrement oubliée. Les victimes de son mari renoncèrent à la poursuivre de leurs vaines réclamations. Mais au moment même où cessait l’orage qui venait de saccager son existence, l’amour qui l’avait consolée dans toutes ses peines arracha le masque charmant qu’il avait pris pour l’asservir, découvrit son cruel visage et, prudent bourreau, commença d’essayer sur elle ses premiers supplices. Comme elle s’applaudissait d’avoir reconstruit sa vie de façon à ce que le seul être qui lui fût nécessaire ne lui manquât jamais, le sort se plut à tourner en dérision ses plans si sages. Le bail des de Clet rue Notre-Dame-des-Champs prit fin et le propriétaire leur donna congé, car il voulait réparer entièrement sa maison et l’habiter lui-même. Cyril chercha vainement dans Paris un appartement d’un prix modeste, mais assez vaste pourtant pour qu’il pût y faire entrer les beaux meubles anciens dont Mme de Clet, malgré ses revers de fortune, n’avait jamais voulu se séparer. Après quelques hésitations, il décida de se fixer en banlieue et arrêta une maison à Bourg-la-Reine. Ce simple nom, lorsqu’il le prononçait devant Laurence, prenait pour elle les sonorités lointaines de Tokio ou de Calcutta ; elle n’eût point souffert davantage si son ami eût été sur le point de partir au fond de l’Asie ou pour la lune. Parfois, pourtant, sans le savoir, Cyril lui rendait quelque courage en affirmant qu’il viendrait tous les jours à Paris, qu’il la verrait souvent. Mais aux heures mêmes où elle ne redoutait aucun malheur précis, Laurence ne pouvait cesser de trembler, ayant acquis la certitude que son amour n’aurait jamais de fin. En effet, ce qui cause le plus souvent la mort d’une belle passion, c’est tantôt l’insuffisance du cœur qui la ressent, tantôt l’infériorité de celui qui l’inspire. Laurence, connaissant son ardeur, sa constance, se savait capable de nourrir pendant toute une vie la même flamme, et Cyril ne devait jamais lui apporter aucune déception. Elle n’aimait point en lui une vaine illusion, un fantôme créé par son imagination ou l’ombre de l’amour. Cet être parfait et charmant, semblable à elle et pourtant plus grand qu’elle, incarnait les rêves les plus ambitieux de sa jeunesse. Rien ne pourrait le détacher de lui, pas même la douleur, car elle l’avait aimé, sachant qu’il ne l’aimait pas.

Aux tourments que lui causaient l’indifférence de son ami, et la crainte de le perdre, s’ajouta bientôt un mal plus cruel. Elle ne put se défendre d’une impuissante jalousie que Cyril, inconsciemment, ranimait sans cesse. Il lui lisait, en effet, fidèlement tout ce qu’il écrivait. Partout, dans ses poèmes, passait le même visage de femme, retentissait le même cri de désir véhément, inapaisable. Laurence écoutait, toute pâle, ce chant ardent qui ne s’adressait pas à elle. Cette torture si fine, si aiguë, peu à peu l’enivrait. Avide de souffrir, elle demandait à son ami de lui laisser quelques jours les vers qui la déchiraient. Elle passait la nuit à les relire, à savourer ce lent poison. Toutefois, elle savait que Cyril n’avait trouvé dans cet amour que des déceptions sans nombre, car bien souvent il se plaignait, à elle, amèrement de la femme.

— C’est vraiment l’image vivante du mal et de la perfidie, disait-il. Elle est heureuse de mentir, heureuse de tromper. Un amour permis ne lui suffirait pas. Il lui faut l’adultère et c’est l’adultère qu’elle aime en son amant, non point lui. Et puis, comme elle est peu sensible et bien équilibrée au fond ! Entre deux visites, elle court à un rendez-vous. Elle est tendre, ardente, abandonnée. Dès qu’elle a remis sa voilette, ce n’est plus la même femme : elle repousse le dernier baiser qui dérangerait sa coiffure. Cette minute déchirante de la séparation ne lui arrache pas même un soupir.

Laurence qui toujours souffrait atrocement au moment où Cyril se levait pour partir, qui, toutes les fois qu’il la quittait, fût-elle certaine de le revoir le lendemain, croyait le perdre pour toujours, Laurence s’étonnait en regardant le visage de son ami. Elle se scandalisait qu’une femme pût être assez froide pour se lasser de le contempler, de l’adorer dans une ivresse sans fin, et la pensée que Cyril n’était point heureux accroissait sa détresse.

— Savez-vous, lui dit un jour Juliane, qui j’ai rencontré l’autre jour au vernissage du Salon d’automne ? Une personne que je désirais voir depuis longtemps, Aurélia Loriel.