Laurence connaissait ce nom. Mariée à un savant obscur qui l’aimait aveuglément et lui laissait toute liberté, Aurélia Loriel était célèbre à la fois par sa beauté et son talent de peintre. Elle immortalisait sa grâce en des portraits charmants, où sa silhouette, adorablement mince, se détachait sur un fond tourmenté de paysages chaotiques. Son visage, toujours à demi détourné ou voilé par le pli d’une écharpe flottante, parfois masqué par un loup de velours, n’était jamais entièrement visible. Il semblait qu’elle fût trop orgueilleuse, trop jalouse de sa beauté, pour en révéler aux profanes l’entière splendeur. Sa personnalité, cependant, n’intéressait que médiocrement Laurence, et Juliane fut surprise de ne pas lui voir manifester la moindre curiosité. Elle ajouta négligemment :

— Cyril n’a point mal choisi !

Comme Laurence l’interrogeait du regard, la jeune femme qui, ayant deviné sa passion, jugeait nécessaire de lui enlever toute illusion, reprit sans méchanceté :

— Vraiment, vous l’ignoriez ?… Aurélia Loriel est la maîtresse de Cyril. Tout Paris le sait. Leur liaison dure depuis plus de quatre ans, non sans orages. Il paraît que cette femme est volage. On prétend qu’elle a déjà trompé souvent Cyril, mais elle lui revient toujours. Il accepte tout. Il est éperdument épris et je le comprends, elle est si belle !

Pourquoi cette révélation venait-elle si tard ? Parce qu’un an auparavant, Laurence n’en eût pas souffert et que la vie est trop cruelle pour frapper au hasard. Elle dose et ménage savamment la douleur, afin de lui donner toute l’acuité possible. Dès lors, le nom d’Aurélia Loriel retentit jour et nuit dans le cœur de Laurence, sonnant le glas funèbre de son amour.

Un soir, Gaston Noret vint la chercher. Il avait reçu deux invitations pour une première représentation des ballets russes et pensait lui être agréable en lui offrant la place dont il disposait. Laurence s’habilla en toute hâte. Sa réclusion lui pesait parfois et elle accueillait avec joie cette distraction inattendue. Tout de suite, en effet, le charme violent d’une musique à la fois nostalgique et barbare l’étourdit, la plongea dans une bienheureuse ivresse. Son âme difficile fut entièrement comblée par ce spectacle parfait, par le tumulte si divinement ordonné de ces danses, folles et délicieuses, à la fois si brutales et si spirituelles.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle dès le premier entr’acte, quand le rideau tomba sur Schéhérazade, c’est beau comme un rêve d’opium.

Gaston Noret, fort peu sensible à la musique, ne partageait pas son enthousiasme. Il examinait la salle et, reconnaissant çà et là quelques personnalités, les désignait à sa compagne. Tout à coup, il lui toucha le bras et murmura :

— Regardez, là, à gauche, cette personne qui vient d’entrer… une des plus jolies femmes de Paris, Aurélia Loriel !

Laurence étouffa un cri de douleur et tourna vivement la tête. Dans une loge qui touchait à son fauteuil d’orchestre, une femme défaisait lentement les lourds vêtements et les écharpes qui l’enveloppaient. Elle tournait le dos à la salle et l’on ne distinguait que sa haute stature et le casque noir de ses cheveux. Au moment où son manteau tomba d’un seul côté, son corps, jeune et faible, entraîné par le poids des fourrures, s’inclina dans un mouvement charmant qui mit en valeur la ligne divine de son épaule et de son bras gracile. Puis elle se redressa, svelte et souple, gainée d’un long fourreau de velours noir au-dessus duquel brillait, d’un éclat incroyable, sa chair délicate et pâle. Lorsqu’elle se fut assise, Laurence la vit face à face, en pleine lumière. Son visage était de ceux qu’on peut aimer toute une vie.