Aurélia Loriel n’avait à ses côtés aucun ami, nulle compagne. Tout de suite le contraste de sa beauté et de sa solitude dénonçait son orgueil. Il semblait que, se sachant sans égale au monde, cette reine farouche eût renoncé par mépris à toute société humaine. Figée dans une attitude de statue hautaine, elle ne bougeait pas, ne souriait pas. Ses yeux magnifiques restaient presque constamment voilés sous leurs paupières pesantes et douces. Pourtant, pour ceux qui savaient l’observer, son visage, quoique aveugle, ne demeurait pas inanimé. Il vivait d’une vie brûlante, exprimant tour à tour l’orgueil, la perversité, une ardeur brutale, une sorte de cruauté aiguë, mais surtout la plus intense volupté. Et cette femme, repliée sur elle-même et comme perdue dans les délices secrètes qu’elle tirait de son propre cœur, semblait promettre à celui qui serait digne d’elle un amour admirable, prodigieux, sans fin. Nul homme cependant, fût-il son amant, ne devait jamais pénétrer entièrement le mystère de sa chair et de sa vie profonde. Et Laurence qui, avidement, observait sa rivale, comprenant quel désir insatiable, acharné, dévorant elle pouvait inspirer, Laurence se sentait descendre dans un abîme sans lumière.

— C’est fini, songeait-elle, il n’est plus pour moi de place sur cette terre où vous vivez, Aurélia Loriel ! Vous m’avez chassée de mon paradis, de ce cœur où j’aurais voulu m’abriter pour toujours, où vous régnez uniquement. Si j’avais eu votre visage, c’est moi sans doute que Cyril eût aimée, car j’étais en tous points semblable à lui, faite pour lui. Il ne m’a manqué pour lui plaire que cette forme éblouissante qui vous a été accordée. Mais il vous a choisie avec raison : cela est juste et tout est bien. Je reconnais humblement ta souveraineté, beauté physique, éclat de la chair périssable ! Il est juste que tu sois aimée uniquement, que tu triomphes à jamais ici-bas. Car, hélas ! les souffrances de l’âme, son ardeur, ses luttes sombres, que sont-elles devant toi, Beauté !

V

Mme de Langeais comprit l’horreur de la destinée des femmes qui, privées de tous les moyens d’action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles aiment.

Balzac.

A l’époque fixée, les de Clet quittèrent Paris pour s’installer à Bourg-la-Reine. Bientôt la vie de Cyril changea complètement. Il dut délaisser la poésie, écrire de fastidieux articles, s’initier aux besognes du reportage, se tenir à l’affût des actualités. Si rares que fussent ses loisirs, il trouvait encore le moyen de venir chez Laurence assez régulièrement. Mais toujours elle voyait maintenant s’interposer entre eux l’image d’Aurélia Loriel. Aigrie par la jalousie, elle épiait avec une attention amère l’attitude de Cyril, examinait, commentait, défigurait ses moindres paroles, prompte à leur prêter un sens blessant. Leur intimité était trop grande, leurs caractères trop vifs pour qu’ils ne fussent point parfois entraînés à se dire des choses peu agréables. Laurence avait depuis longtemps habitué Cyril à ses caprices, à ses rebuffades, à ses brutalités soudaines. D’ordinaire, il les supportait en riant, car il aimait son humeur changeante et il trouvait du charme à son orageuse amitié. Parfois, il se plaisait à riposter, rendant coup pour coup et blessure pour blessure. Laurence jadis s’amusait de ces joutes qui, maintenant, la réduisaient au désespoir. A certains moments, lasse de tant souffrir, elle se demandait s’il ne serait pas plus sage de fuir loin des de Clet, de chercher à oublier, avant que sa passion, fortifiée par l’habitude, ne fût devenue inguérissable. Obsédée par cette pensée, elle dit un jour à Cyril :

— Je voudrais habiter la campagne. J’aurais bien dû, après ma ruine, quitter Paris, rien ne m’y retenait vraiment. Tous les gens m’ennuient, tout me fait mal. Je serais tellement mieux dans quelque petit village ensoleillé du Midi ! J’aurais une petite maison, un jardin, des chiens, des chats qui suffiraient à mon bonheur.

— Mais, ma petite enfant, vous ne me verriez plus, protesta Cyril aimablement.

Cette tendre parole lui était dictée par une affection sincère. Laurence crut comprendre qu’il devinait son amour. Elle se raidit dans une défense désespérée.

— Voilà qui m’est égal, s’écria-t-elle avec insolence.

— A moi aussi, ma chère, je vous l’assure, riposta-t-il aussitôt.