Il plaisantait, mais Laurence ne songea pas qu’elle avait provoqué cette réponse. « Je ne suis rien pour lui, se dit-elle, il me verrait partir sans un regret. » Son chagrin fut affreux. Toute femme qui n’est point aimée par celui qu’elle aime prend en horreur son âme et sa chair et sa vie. Laurence devint pour elle-même un objet d’aversion. Elle ne se pardonnait pas d’exister, puisqu’elle n’était pas nécessaire à Cyril. Alors, elle chercha le moyen de lui plaire, de lui être douce et, durant une semaine, étudia le rôle qu’elle pouvait jouer encore dans sa vie. Bien qu’il ne se plaignît jamais, elle savait qu’il n’était point heureux. Jamais homme, en effet, n’avait été moins armé pour les luttes auxquelles la pauvreté l’obligeait. Chaque jour lui apportait quelque déception nouvelle. Mais son plus grand chagrin était la perte de sa liberté. Ecrasé par l’ennui des besognes quotidiennes, il perdait peu à peu tout espoir d’écrire une œuvre vraiment grande, toute confiance de jamais la concevoir. Ce fut ce doute de soi-même que Laurence voulut soulager. Elle relut plusieurs fois les livres de Cyril et, lorsqu’il revint, elle sut lui en parler avec un enthousiasme chaleureux, une foi communicative. Sa louange ranima le cœur humilié du poète. Avec une impétuosité enfantine, il s’abandonna de nouveau à l’espérance. Ah ! sans doute, la destinée ne se montrerait pas toujours si cruelle. Un jour viendrait où il obtiendrait peut-être dans quelque revue une collaboration régulière et bien rétribuée. Délivré alors de ses préoccupations matérielles, il pourrait organiser sa vie, écrire des vers, des contes, des romans. Son imagination déjà avait ébauché mille projets qu’il confia gaîment à Laurence. Elle l’écoutait, l’applaudissait, heureuse de voir resplendir ce visage qui, depuis quelque temps, n’exprimait plus que l’ennui, l’accablement, l’amertume. Leur entretien se prolongea durant tout un après-midi. Enfin Cyril s’aperçut qu’il faisait nuit. Il se leva d’un bond, courut vers la pendule.

— Quoi ! s’écria-t-il effaré, il est six heures, le saviez-vous ? J’ai perdu chez vous ma journée entière. Adieu… adieu…

Il s’enfuit et Laurence expia cruellement son triomphe passager. Que pouvait-elle espérer ? Cyril était maintenant l’esclave de la nécessité. Tous ceux qui le détournaient de l’action et d’un labeur, pourtant odieux, lui rendaient un mauvais service. Les heures qu’il passait auprès d’elle étaient des heures perdues. Il venait de le lui avouer.

Dès lors, elle fut étrangement timide avec Cyril et n’osa plus même jouir de sa présence sans arrière-pensée. Malheureuse lorsqu’il la quittait trop vite, elle s’effrayait lorsqu’il s’attardait trop longtemps à ses côtés. Elle lui rappelait l’heure à chaque instant, abrégeant volontairement ces visites, son seul bonheur. Son renoncement, cependant, n’était point absolu. Elle avait la faiblesse de croire que Cyril s’apercevrait de ses sacrifices, qu’il lui en saurait gré. Un des grands malheurs de l’amour est son avidité perpétuelle. Il veut toujours progresser dans l’affection de l’être adoré et, chaque jour, gagner quelque victoire. A toute heure, Laurence se trouvait en présence de Cyril et suppliait : « De grâce, aimez-moi, aimez-moi, non pas uniquement et plus que tout au monde, je sais bien que c’est impossible, mais aujourd’hui plus qu’hier, demain plus qu’aujourd’hui. Voyez, je parle quand je voudrais me taire, je ris quand je voudrais pleurer, et, quand j’étouffe de tendresse, je ne vous tends pas les bras. Tenez-moi compte des tourments que j’endure pour vous plaire. »

Cyril, qui ne soupçonnait aucunement son martyre, continuait à l’aimer comme par le passé, d’une amitié tranquille, profonde, invariable. Mais Laurence avait perdu la notion exacte de ce que pouvait être l’amitié. Il lui semblait qu’une affection qui ne s’augmentait pas de jour en jour devait forcément décroître. Elle ne tarda pas à se persuader que Cyril l’aimait moins qu’autrefois ; bientôt elle douta qu’il l’eût jamais chérie.

La présence de son ami dissipait toujours miraculeusement ses vaines alarmes, lui rendait la raison. Mais dans l’état de perpétuelle inquiétude où elle se consumait, une absence trop prolongée prenait à ses yeux un sens tragique, presque définitif, car le plus grand tort de tous les vrais amants est de ne jamais vouloir admettre que les contretemps dont ils souffrent soient l’effet du hasard.

Cyril ne restait jamais plus de quinze jours sans passer rue Vavin. Un moment vint pourtant où il disparut pendant trois semaines. Laurence, anéantie, ne tarda pas à lui prêter un plan bien établi. Elle pensa qu’excédé de son inutile amitié, il avait décidé de se délivrer d’elle. Comme il était trop bien élevé pour ne pas entourer sa trahison de ménagements infinis, de raffinements horribles, il commençait à espacer savamment ses visites. Bientôt elle ne le verrait plus que tous les mois, puis tous les deux mois, puis trois ou quatre fois par an, puis ce serait la séparation complète. A l’avance elle se révolta contre ce lent supplice. Si son cœur devait être brisé, mieux valait que ce fût d’un seul coup. Elle se jura d’accomplir elle-même, en un moment, une rupture inévitable.

Sa résolution faiblit bientôt. Mme de Clet vint la voir et lui annonça la visite de Cyril pour le lendemain.

— Il se désole de paraître vous oublier, affirma-t-elle, mais il travaille tant qu’il n’a plus la moindre liberté.

De nouveau, Laurence, rassurée, s’accusa d’injustice. Mais la journée du lendemain ne lui apporta que la plus amère déception. Cyril ne vint pas. Le supplice de l’attente vaine acheva d’affoler cette femme malheureuse. Elle se donna trois jours encore avant d’exécuter la résolution qu’elle avait prise. Ce court sursis, qui seul la séparait d’une douleur presque inévitable et non moins redoutable que la mort, s’écoula goutte à goutte, minute par minute, dans une épouvantable angoisse. Durant ces trois jours, elle n’osa pas sortir un instant. Désemparée, incapable de s’intéresser à rien, toute sa vie suspendue dans l’attente, elle errait tristement dans son appartement, revenait sans cesse dans son antichambre, regardait, oisive et les larmes aux yeux, sa porte close, écoutait tous les bruits de la maison. Un pas entendu dans l’escalier, une sonnerie de timbre éveillait toujours dans son âme les mêmes transports de joie et d’espérance. Et les déceptions s’ajoutaient aux déceptions, se faisaient de plus en plus cruelles. A la fin du troisième jour, excédée d’un tel martyre, elle écrivit à Cyril ce court billet : « Ami, ne venez plus me voir. Je suis obligée de partir pour un très long voyage. Peut-être même ne reviendrai-je plus jamais. Oubliez-moi. Adieu. »