Laurence discerna vaguement l’absurdité de cette lettre, mais elle ne s’en inquiéta pas. Son but unique était de signifier à Cyril sa volonté de ne plus le voir. Elle avait saisi, pour y parvenir, le premier prétexte venu. Peu lui importait qu’il fût vraisemblable. La pensée que son ami pouvait la prendre au mot et lui obéir docilement la laissait résignée. Elle n’était sensible qu’à la douleur du moment. Tout lui semblait doux pourvu qu’elle n’eût plus à attendre jamais personne, pourvu que prît fin cet espoir, toujours trompé, qui, depuis un mois, était sa torture quotidienne. Pourtant, redoutant que la nuit ne lui enlevât son courage, elle s’habilla et, bien qu’il fût tard, courut porter sa lettre à la poste.

Le lendemain, elle partit pour Versailles où les Arêle s’étaient retirés depuis la mise à la retraite du colonel. Elle allait leur demander l’hospitalité pour quelque temps, car elle craignait que Cyril ne tentât de la voir et de réclamer une explication. S’il se heurtait à une porte close, il se lasserait et l’oublierait vite. Elle ne voulait rentrer chez elle qu’avec la certitude que tout était fini.

Son amour ombrageux l’avait trompée. Cyril ne songeait nullement à l’abandonner. Le motif de son absence était tout simple.

Retenu chez lui, durant quelques jours, par une forte grippe, il avait négligé de décommander le rendez-vous fixé par sa mère à Laurence, parce qu’il ignorait avec quelle fièvre elle l’attendait. Sa lettre lui causa la plus vive surprise. Il la lut, la relut et ne la comprit pas. Comment croire, en effet, à ce départ subit, à cette absence sans fin ? Il connaissait à merveille la vie de Laurence, ses relations, sa famille. Il savait qu’elle n’avait, loin de Paris, ni parents, ni amis, aucun intérêt, nulle affaire. Un moment, la pensée lui vint qu’elle avait été appelée auprès de son mari repentant, malade, mourant peut-être. Mais alors, pourquoi ce mystère vis-à-vis de lui, auquel habituellement elle ne cachait rien, et pourquoi cet adieu, si blessant, si glacé ? Dès le lendemain, il se rendit chez elle. La concierge lui confirma son départ. Il feignit d’en être étonné, la questionna et obtint cette réponse : « Je ne sais pas où Madame est allée. Elle n’a pas laissé d’adresse, mais son absence ne peut être bien longue, car elle n’a emporté qu’une petite valise. »

Ayant acquis la preuve que le long voyage annoncé n’était qu’un prétexte absurde, Cyril repartit, plus inquiet. Un fait restait certain, inexplicable. Laurence ne voulait plus le voir, Laurence le chassait de sa vie. Il ne parvenait pas à deviner quels griefs insoupçonnés, quelle mortelle injure avaient pu détruire ainsi en un moment son affection pour lui. Il la savait ombrageuse, violente, mais simple, sans détours. Son caractère était mauvais, mais sa nature fidèle. Elle pouvait se montrer parfois très dure et méchante pour ses amis, elle était incapable de les trahir ou de leur tourner le dos sans raison. Le soir, quand il fut de retour chez lui, en relisant pour la dixième fois la lettre mystérieuse, il comprit soudain toute la vérité. A travers les lignes hâtives, sèches, blessantes, il entendit avec une netteté affreuse le cri déchirant de l’amour. Un moment, dans sa stupeur et son chagrin, il voulut repousser cette hypothèse. Elle revint s’imposer à lui plus fortement encore. Il se rappela mille petits faits significatifs et s’étonna d’avoir pu rester si longtemps aveugle. L’attitude de Laurence envers lui, depuis quelques mois, n’était plus la même. Il s’expliquait maintenant sa nervosité chaque jour plus grande, sa gaîté forcée, ses tristesses soudaines, ses emportements auxquels succédaient bientôt la plus servile douceur et cet air d’égarement qu’elle prenait parfois lorsqu’il lui disait adieu.

Cyril ne jugeait pas que les malheurs de l’amour fussent légers ou dérisoires. Lui-même avait beaucoup souffert depuis quatre années que durait sa liaison avec Aurélia Loriel et il connaissait les ravages qu’opère la passion dans les âmes. Chez Laurence, ce mal était d’autant plus grave qu’elle n’avait, dans la vie, nul but, nulle occupation, nul devoir absorbant, nulle affection précieuse qui pût le lui faire oublier. A la pitié que Cyril éprouvait pour elle se mêlait un poignant remords. Il se reprochait d’avoir le premier recherché son amitié. Comment n’avait-il pas compris le danger d’une intimité constante avec une femme jeune, ardente, solitaire ? Sensible comme elle l’était, pouvait-elle ne point s’attacher démesurément à l’ami qu’elle voyait sans cesse et qui lui ressemblait si fort ? Le cœur tout occupé d’Aurélia Loriel, il s’était inconsciemment joué de son cœur vide et brûlant. Il avait envahi sa vie sans réclamer son âme, il l’avait à la fois choisie et refusée. Trop tendre pour qu’elle pût rester indifférente, trop froid pour qu’elle pût être heureuse, il l’avait lentement empoisonnée, réduite à cette horrible misère qu’elle venait d’avouer en s’enfuyant.

Cyril ne se pardonnait pas sa légèreté coupable. La certitude d’avoir fait le malheur d’un être qu’il chérissait et admirait lui était insupportable. Il cherchait le moyen d’alléger un peu cette grande infortune, de réparer le mal qu’il avait causé. Laurence lui dictait bien un devoir tout simple en lui signifiant sa volonté de ne plus le voir. Elle semblait sincèrement ne plus désirer que l’oubli et la paix. Mais lui souffrait de la quitter ainsi, sans un mot d’explication ni d’excuse, de perdre pour toujours une affection si belle. Au surplus, il se demandait si elle désirait vraiment cette rupture. En lui obéissant trop strictement, trop vite, il devinait qu’il pouvait la tuer, car il connaissait les contradictions de l’amour malheureux. Pendant des jours, ce problème le tortura et le souvenir de Laurence ne le quitta pas un instant. Elle eût été rassurée, presque heureuse, de le savoir ainsi tout occupé de sa douleur. Mais elle se croyait déjà entièrement oubliée et, réfugiée à Versailles, y traînait tristement sa vie.

Les Arêle l’avaient accueillie avec bonté, lorsqu’elle était venue leur demander asile en disant qu’elle était souffrante et que Paris la fatiguait. Ils avaient deviné sans peine qu’elle était sous le coup d’un poignant chagrin. Elle avait encore assez de volonté pour parler quand il le fallait, pour rire quelquefois. Mais ces paroles, ce rire qui sonnaient dans sa bouche sans animer aucunement son visage, sans que ses yeux perdissent leur expression fixe et morne, révélaient sa détresse. Pour échapper à toute contrainte, à toute société, elle sortait de bonne heure et passait son après-midi au parc où elle errait comme une bête mourante. Elle regrettait amèrement sa lettre et toute son âme criait vers son ami perdu.

— Je ne l’oublierai pas, se disait-elle. Pourquoi lui ai-je écrit, pourquoi n’ai-je pas tout accepté ? Tout valait mieux que cette rupture et cette absence dont je ne puis guérir !

La société des Arêle, quoique discrète, ne tarda pas à lui devenir importune ; après quinze jours d’exil, elle retourna chez elle. Là, sa douleur prit une intensité nouvelle, car l’atmosphère était toute saturée d’une chère présence, elle n’y pouvait respirer sans absorber du poison. Là, tout lui parlait de Cyril, le grand fauteuil qu’il préférait à tous les autres, le divan où parfois il s’allongeait avec des nonchalances de femme. Sur tous les livres qu’elle ouvrait, elle avait vu se pencher son visage. Pas une phrase belle et sonore qu’elle n’eût partagée avec lui, connue par lui, et dans laquelle elle n’entendît chanter sa voix. Elle ferma les yeux, voulut se recueillir, songer à la mort, à l’éternité, à la douleur du monde. Mais, dans ses pensées mêmes, elle retrouvait l’écho des pensées de Cyril. Son âme, comme sa demeure, était pleine de lui. Il dominait entièrement son cœur, sa volonté, sa raison, son intelligence. En l’aimant, peu à peu, elle avait perdu, jusqu’à sa liberté, jusqu’à sa solitude.