Voici que vers sept heures retentit le timbre de sa porte. Elle alla ouvrir et se trouva en présence de Cyril. Passant devant sa maison, il avait vu de la lumière à sa fenêtre. Il était monté, voulant à tout prix connaître l’état de ce cœur qui l’avait repoussé, qui maintenant le regrettait peut-être. A sa vue, le visage altéré de Laurence changea, resplendit comme celui d’un condamné auquel on apporte sa grâce. Elle ne put cacher sa joie flagrante, insensée, délirante. Celui-là seul est exigeant qui n’a jamais été privé de tout. Peu lui importait maintenant que Cyril ne dût jamais l’aimer. Du moins, il refusait la rupture offerte, il était revenu sans attendre son appel, il attachait du prix à son amitié. Cette certitude lui suffisait, son pauvre amour, maté par la plus rude misère, ne demandait qu’un peu de pain pour vivre. Cyril ne se trompa point au regard extatique et humble qu’elle fixait sur lui. Pourtant il voulut obtenir d’elle une réponse précise. Retenant sa main dans les siennes, il demanda gravement :
— Ai-je eu tort de venir, Laurence ?
Elle répondit, les yeux fermés, acceptant de souffrir pour lui toujours :
— Non, Cyril. Pourquoi ? Je vous attendais.
Ils n’eurent point besoin de s’expliquer davantage.
VI
Je voyais dans ses yeux, parmi les fleurs de ce printemps, s’en lever une inconnue.
— La vocation de la mort comme un lys solennel.
Claudel.
Après ces premières tempêtes de passion, un peu de calme revint dans l’âme de Laurence et elle s’étonna de souffrir moins qu’elle ne l’avait prévu. Cyril fut doux pour cette femme blessée. Il accepta comme un grand devoir de soutenir sa vie, puisqu’il l’avait troublée. Le temps qui use la pitié légère des hommes passa sans diminuer la sienne. Il ne se lassa pas de compatir à cette douleur, toujours aiguë, toujours renouvelée, qu’il pouvait à son gré accroître ou soulager. Amant malheureux, il connaissait par expérience toutes les susceptibilités de l’amour. Et Laurence n’eut pas besoin de lui exposer sa misère. Il sut deviner, prévenir ses moindres faiblesses. Quelles que fussent ses occupations, il venait la voir chaque semaine. Si un contretemps imprévu l’empêchait de se rendre chez elle, il songeait à la prévenir pour qu’elle ne l’attendît pas en vain. Il veillait attentivement sur ses moindres paroles, afin qu’elles lui fussent douces. Il s’affligeait lorsqu’il la voyait triste. Elle s’en apercevait, le plaignait à son tour. C’était une chose admirable de voir les efforts qu’ils faisaient tous deux, pour s’épargner l’un à l’autre toute peine, tout remords. Ils y parvenaient, en dépit de l’amour malfaisant qui parfois égarait jusqu’au désespoir l’âme ombrageuse de Laurence et fatiguait de ses exigences inavouées, pourtant si claires, le grand cœur de Cyril. L’une surmontait sa folie, l’autre sa lassitude, et leur amitié restait belle. Elle prenait même de jour en jour un caractère plus sérieux, plus profond. Tout homme est toujours infiniment touché par les passions qu’il inspire et Cyril, malgré lui, fut sensible au plaisir d’être aimé. Lorsque, durant une longue semaine, son courage s’était usé au contact du monde, il accourait avec un réel empressement chez cette femme qui l’attendait toujours, à laquelle il était toujours certain de plaire. L’atmosphère close où elle vivait le reposait, calmait en lui cette mauvaise fièvre qu’on gagne auprès des hommes. Il ouvrait sa bibliothèque, l’interrogeait sur ses lectures, la priait de lui dire des vers. Il oubliait, en l’écoutant, la lutte quotidienne. Son visage, assombri par mille soucis poignants, se détendait. Il regardait avec délices le décor familier de la pièce, l’éclairage gai, le feu ardent. Il s’étirait comme un enfant lassé et soupirait : « Ah ! chère, comme on est bien chez vous ! » Et Laurence, le cœur dilaté de joie, ne jugeait plus que sa vie fût sans but, sa tendresse inutile.
— Tout est bien ainsi, songeait-elle. L’amour dont j’ai soif n’existe pas ; je ne l’ai vu nulle part sur la terre. Si j’avais été par la beauté l’égale de Cyril, s’il m’avait choisie, quelle possession eût jamais pu combler mon désir infini ? Qu’aurais-je été pour lui ? Sa femme ? A quoi bon. La vie commune, loin de rapprocher les êtres, les sépare. Sa maîtresse ? Mais tout amour qui s’épanouit dans le désordre est précaire, menacé, fugitif. Mieux vaut ne le point connaître que de le perdre. L’amitié, qui semble si peu de chose, l’amitié sans ivresse, sans joie fulgurante est du moins plus sûre. C’est cela qu’il me faut, rien de ce qui passe ne peut me suffire.
C’est ainsi que, peu à peu, cette révoltée se résignait doucement à son sort. Elle établit sa vie dans le désir sans espérance et la douleur sans fin. Ce renoncement lui fut presque facile. Nature farouche que la souffrance grandissait, que le bonheur eût affaiblie, habituée à se nourrir de rêves sans jamais rien réaliser, créée pour avoir faim, sans être jamais rassasiée, pour la privation, non pour la jouissance, elle trouva dans son tourment même une sorte de plénitude amère et magnifique.