A la fin de l’hiver, Cyril réussit à vendre la ferme qu’il possédait en Bourgogne, réalisant ainsi un capital qui pouvait assurer sa vie durant deux ans. Délivré de tout souci immédiat, il résolut d’abandonner le journalisme pour achever un roman où il espérait donner toute la mesure de son talent. Laurence bénéficia de ce changement de vie. Plus libre, Cyril vint la voir plus souvent. Il lui lisait les chapitres de son livre, lui exposait ses plans, mais non plus avec la confiance et l’enthousiasme d’autrefois. Laurence s’étonnait de le voir chaque jour plus sombre. Parfois, indirectement, il lui avouait la cause de son tourment secret.
— Voyez-vous, disait-il, quand on est jeune, on rejette volontiers toute loi, toute règle. On croit que la passion seule est belle, on lui cède avec transport. A la vérité, pour une âme un peu élevée, il n’y a pas de bonheur possible dans le désordre.
Le lien de l’habitude et d’une longue douleur l’attachait encore fortement à sa maîtresse, à cette femme si douce, si perfide, qui, en l’aimant, n’avait cessé de le tromper et qu’il avait tenue dans ses bras sans jamais la connaître. Mais cette chaîne, longtemps adorée, lui devenait odieuse. Il ne pouvait plus supporter le joug d’un amour que, de jour en jour, il trouvait plus coupable. Les épreuves qu’il avait traversées inclinaient son âme vers le renoncement et l’ascétisme, hâtaient son retour à la foi catholique.
— Le problème le plus troublant du monde, c’est celui de la douleur, disait-il à Laurence. Or, la douleur ne perd son horreur que si nous admettons le péché originel, la doctrine de l’expiation et de la rédemption. La loi du massacre qui régit l’univers, les hommes, les bêtes, reste toujours terrible. La religion donne une explication insuffisante. En dehors d’elle, tout n’est que confusion, ténèbres, angoisse sans fin. D’ailleurs, nous ne demandons pas tant de raisons aux hommes pour nous soumettre à leurs lois, ni à une femme pour l’aimer et lui sacrifier notre vie. Nous ne sommes exigeants qu’envers Dieu. De Lui, nous ne voulons que des paroles absolument claires. Dans son œuvre immense et multiple, nous voulons tout comprendre. En réalité, le seul obstacle entre lui et nous, ce sont nos passions, nos fautes. Si notre cœur était pur, nous irions à lui aisément.
Laurence écoutait Cyril avec respect. A force de méditer sur la vie et la mort et de chercher sans rien trouver, elle avait, peu à peu, en reconnaissant l’infirmité de son intelligence, acquis une certitude admirable. Elle croyait qu’à toute âme sincère, mais faible, souvent égarée, Dieu envoie quelque jour un guide sûr pour l’entraîner vers la lumière et lui montrer le droit chemin. Si les prophètes ont disparu du monde, la présence des grands hommes, de ceux qu’on appelle dans les siècles des siècles les héros, les génies, les prédestinés, demeure un étonnant miracle auquel on ne réfléchit pas assez. Visiblement, certains êtres, investis d’une éminente dignité, en communication directe avec le mystère infini, continuent perpétuellement ici-bas le rôle des apôtres. Ils portent la responsabilité d’un grand nombre d’âmes. Ils ont pour mission de chercher, de trouver la voie du salut pour la révéler à leurs frères. Ceux-ci n’ont d’autres devoirs que de les reconnaître pour maîtres. Cyril était pour Laurence ce guide parfait, inspiré, qu’elle était prête à suivre. La vérité qui comblait ce cœur de feu, cette impérieuse intelligence, ne pouvait la laisser inassouvie. Sa conversion entraînerait la sienne. Elle n’attendait plus qu’un mot de lui. Et la soif dévorante, l’insatiable faim de l’amour accroissaient en elle le désir des choses éternelles.
— Aimer Cyril toute une vie, songeait-elle souvent, ce n’est point assez, ce n’est rien si la mort doit nous séparer, s’il n’est point ma fin, mon bien suprême, ma récompense, mon paradis.
Cette pensée parfois la faisait fondre en larmes. La religion lui semblait alors très douce, parce qu’elle promet à ceux qui se sont aimés sur la terre une réunion éternelle.
Un jour, elle fut particulièrement frappée de la tristesse de Cyril. Il s’attarda longtemps chez elle. Son visage, que la moindre émotion altérait comme celui d’une femme, était extrêmement pâle et défait. Les livres qu’il ouvrit de préférence furent l’Imitation, les Oraisons funèbres. Comme elle l’interrogeait pour connaître les causes de sa mélancolie, il avoua avec un sourire douloureux :
— Voyez-vous, chère, un événement vient de se produire dans ma vie, un événement simple et pourtant tragique : ma jeunesse est finie. Certes ! je ne devrais pas la regretter. C’est un grand mal que l’amour, un mal horrible et pourtant si cher que, lorsqu’il vient à manquer, on est comme quelqu’un qui tombe, toujours, toujours plus bas. J’ai soutenu une cruelle lutte, j’en sors victorieux, mais brisé.
Laurence comprit clairement ce qu’il voulait dire et que sa rupture avec Aurélia Loriel était chose accomplie. Elle ne songea pas à s’en réjouir. La fin de cette liaison ne marquait pas la fin de sa douleur. Elle savait que le cœur de Cyril, flétri, usé par cette longue passion, ne refleurirait pas, du moins avant longtemps, du moins jamais pour elle. Cachant sa peine, elle dit :