— Ne soyez pas triste, Cyril, il vous reste le travail, lui seul console.

— Oui, reprit-il en soupirant, je l’ai cru longtemps, j’ai cru que le seul bonheur ou la seule tentative d’édifier une œuvre vraiment belle pouvait suffire à l’homme. Maintenant, c’est étrange, cela me paraît vain aussi. Et, d’ailleurs, il me semble que je vais être réclamé par un autre devoir.

Son regard avait pris une solennité dont s’effraya Laurence. Elle eut le pressentiment brusque que la pauvre félicité dont elle se contentait allait finir, que Cyril lui serait bientôt arraché.

— Quel devoir ? expliquez-vous mieux, balbutia-t-elle avec angoisse.

Il vit sa consternation, se reprocha de l’affliger.

— Allons, ne vous inquiétez pas, reprit-il vivement, ce n’est qu’une impression vague, sans consistance. Si elle me domine, c’est malgré moi. Je ne puis pas lutter contre elle parce que je suis horriblement las, Laurence. Pardonnez-moi, n’est-ce pas, je ne sais pas ce que je dis.

D’ordinaire, il cachait ses pires tourments sous un air d’enjouement. C’était la première fois que, devant elle, il se montrait si abattu, si faible. Elle comprit enfin la fatigue qui, constamment, pèse sur l’être que sa grâce, sa noblesse, sa grandeur élèvent au-dessus des autres hommes. Il attire naturellement à lui, étant la lumière du monde, les naufragés de l’existence. Tous viennent à lui, réclamant âprement son aide, sa tendresse, une part de sa vie, parfois sa vie tout entière. La beauté est un don nuisible lorsqu’elle n’est pas accompagnée et défendue par l’égoïsme, car on l’admire universellement, mais nul n’a pitié d’elle. Celui qui la possède doit à toute heure être la joie, la consolation de ses frères. Le droit de souffrir lui est contesté. Sa douleur fait scandale, sa plainte n’est pas écoutée. Il est l’ami de tous et reste sans amis. Cyril avait subi cette cruelle loi. Il ne recevait nul secours de personne. Sa mère l’avait trop tôt associé à tous ses soucis, se déchargeant sur lui d’un fardeau qu’elle ne savait pas porter seule. Aurélia Loriel ne l’avait pas aimé. Laurence même, qui réclamait sans cesse ses soins, sa présence, n’avait pas toujours eu compassion de son cœur troublé. Il était si habitué à tout donner sans rien attendre que déjà il s’efforçait de la distraire, se remettait à lui parler gaiement, mais elle l’interrompit :

— Cyril, dit-elle passionnément, vous pouvez cesser de feindre devant moi.

Il lui tendit la main dans un geste d’irrésistible affection. Puis son visage se décomposa plus encore. Il inclina la tête, ferma les yeux. Et Laurence demeurait immobile, recueillie, portant avec un ineffable amour le poids de cette grande douleur.

VII