Et comme par enchantement sont disparus de la ville tous les uniformes alliés si divers, si pittoresques qu’on était habitué à rencontrer depuis le début de la guerre.
Cela aussi est une tristesse, plus grande peut-être que la première.
Où en sommes-nous donc, où en est donc cette pauvre Russie que les Allemands puissent y pénétrer à leurs yeux tranquillement, en chemin de fer? Il paraît, en effet, qu’ils sont tous venus en chemin de fer, et ce n’était pas dans les wagons à bestiaux.
Il est incontestable qu’avec la venue de ces Allemands quelque chose est changé dans Petrograd. On ne parle plus de bagarres, plus même de pillage. Les boutiquiers que l’on interroge se montrent satisfaits. Ils espèrent bien faire des affaires.
Pour un peu, ces gens seraient enchantés de l’arrivée des Boches.
Le Russe, dans son apathie, dans sa grande détresse matérielle aussi, n’a plus le sentiment du patriotisme. Il oublie que ces Allemands ont été les terribles adversaires qui leur ont tué tant de monde, qui ont fait souffrir leurs prisonniers.
Il oublie tout, parce qu’il manque de nourriture et que la présence à Petrograd de quelque feldgrau lui donne l’espérance, peut-être illusoire, de provisions nouvelles.
Comme le Russe n’a pas l’énergie suffisante pour se débarrasser du régime bolchevik qu’il abhorre, il lui faut une aide. Cette aide, il la demande à l’Allemagne, ou, tout au moins, il l’accepte de l’Allemagne qui la lui apporte.
C’est, dans tous les cas, le refrain que les journaux, tous germanophiles naturellement, répètent à chaque page, en y ajoutant en grosses lettres les communiqués officiels allemands qui semblent enthousiastes.
Que se passe-t-il réellement là-bas, sur le front de France? On ne sait plus au juste. Ici, l’on ne peut pas savoir. Mais les communiqués français que les journaux donnent aussi, en affirmant ne pas les tronquer, sont douloureux à lire.