J’avais pourtant un papier signé de Lounatcharsky, un papier en excellente forme, avec de nombreux cachets rouges. Cet aimable homme ne s’était même pas fait prier et j’étais allée, toute contente, à la Banque afin de toucher.

Mais, à la Banque, un secrétaire m’a signifié rudement que les signatures de mon autorisation ne suffisaient pas.

Quelle déception!

Navrée, désespérée, je suis allée demander conseil à Sténeberg, le peintre, qui toujours a été pour moi obligeant. Je l’ai trouvé sombre et nerveux. Toutes les portes des salons du Palais d’Hiver étaient ouvertes. Pouvait entrer qui voulait et comme on voulait.

«—Oui, m’a dit Sténeberg, l’heure est triste... Où allons-nous? Que devient le beau rêve que nous avons fait? Certes, il y a parmi nous des croyants, comme Lounatcharsky et quelques-uns de ses amis. Mais combien de brebis galeuses! Que de trafiquants, que d’insensés qui ont abîmé notre belle idée!... Nous sommes si bien, comme l’a dit Lounatcharsky, un grand animal qui aurait une petite tête traînant une grande queue criminelle. La queue ne va pas tarder à emporter tout le mouvement et il n’y aura plus de direction.

«C’est dommage, car où irons-nous? que ferons-nous?...

«Personne de nous n’aime Trotsky. On le subit. On le craint peut-être. Mais beaucoup le méprisent. Lénine aussi est craint, quoiqu’il n’ait pas la même formule... Il a peut-être été sincère. Mais, à eux deux, ils ont une force effroyable, et l’Allemagne a asservi cette force.

«C’est dommage!

«Nous recommencerons plus tard, si nous pouvons, a ajouté Sténeberg, avec une flamme dans les yeux. Pour le présent, c’est partie perdue. Que faire? Et pourquoi vouloir donner le bonheur malgré lui à un peuple qui veut être battu?

«Dans quelques années peut-être comprendra-t-il que nous voulions le rendre heureux et nous reprendrons notre tâche. A présent, il nous faut rentrer dans l’ombre.»