Depuis les tragiques incidents de l’ambassade d’Angleterre, les arrestations se succèdent sans arrêt. On arrête dans la rue, dans les tramways, dans les cinémas, et ce sont surtout les Anglais et les Français que l’on arrête.
Une véritable chasse aux Alliés...
Hier a été encore une journée terrible. J’ai été réveillée à 8 heures par la femme de chambre, qui semblait affolée et s’efforçait de me faire comprendre dans un langage mi-français mi-russe que je devais me lever et m’habiller le plus rapidement possible, car on craint une perquisition à l’ambassade. Le concierge vint plus tard me confirmer cette nouvelle. Des gardes rouges ont passé la nuit à enlever des caisses d’argenterie qui se trouvaient chez le prince Abamelek Lazareff, lequel habite un rez-de-chaussée dans le même immeuble que l’ambassade. Pourtant sur sa porte se trouvaient des cachets et des inscriptions officielles de protection. Que faire? Haletante, je saute aussitôt de mon lit. Si les gardes rouges me trouvent ici, ils me demanderont qui je suis. Comme je serai obligée alors de reconnaître que je suis Française et que je n’occupe aucun poste à l’ambassade, ils m’arrêteront. La première précaution à prendre est de faire disparaître toute trace de mon séjour ici. Avec l’aide de la femme de chambre, j’enlève mon lit dressé dans le salon; je cache mes vêtements dans la cheminée; je dissimule mes bijoux dans des potiches; mais ce qui m’inquiète le plus ce sont ces notes écrites par moi au jour le jour depuis deux ans et où je dis ma pensée franchement.
Jamais on ne me pardonnera cette franchise.
Si l’on trouve ces cahiers, je suis perdue.
Je décide de les porter à la légation danoise, qui n’est pas éloignée. J’en fais un paquet et j’y joins mon argent, que j’avais d’abord dissimulé dans une réserve de bois mise dans l’escalier de service; mais je trouve plus prudent de le cacher autre part, le dvornik n’aurait par malheur qu’à brûler mes roubles en même temps que son bois.
En chemin, je rencontre le premier secrétaire, qui me conseille de sortir par les communs. C’est ce que je fais. Mais au moment de franchir la porte cochère, je vois, juste devant moi, quatre soldats avec leur chef.
J’ai exactement éprouvé ceci, ma tête a été en arrière et mon pied en avant et souriante je leur ai demandé où se trouvait la Bolchoïa Kauninchnaïa (rue des Grandes-Écuries).
«—A droite», me fut-il répondu.
Et j’ai continué ma route allégrement, chantant nerveusement sans pouvoir m’arrêter. Un Français ami que je rencontre me dit: