Il me plaît de revenir reprendre ma place d’artiste au théâtre Michel. C’est là pour moi un poste que je considère comme un poste d’honneur, surtout si les circonstances sont difficiles.
Pour le prestige de la France, même devant un gouvernement révolutionnaire, le théâtre où se jouent en français des pièces françaises doit exister autant que par le passé, continuer son œuvre de propagande.
La propagande! C’est à ce titre, c’est par cette voie que j’ai pu regagner Petrograd. Voyage interminable, invraisemblable.
Mes amis de Paris me déconseillaient de le faire, affirmant qu’il était dangereux, que les bolcheviks étaient autrement à craindre que tous ceux qui auraient tenu avant eux le pouvoir en Russie. Ils me répétaient que la vie matérielle deviendrait impossible, que je me ruinerais à Petrograd, rien que pour essayer de vivre de façon modeste.
Je n’ai écouté personne. Cette perspective d’aller là-bas, à ces heures difficiles, périlleuses, m’attirait. Nous ne serions peut-être pas beaucoup de comédiennes françaises à jouer notre beau répertoire à Petrograd, en pleine révolution.
Le voyage ne devait pas être facile. Tant pis.
Le théâtre Michel ouvrirait-il? N’ouvrirait-il pas? Nous verrons bien, et, avec l’aide de l’ambassadeur de France, on ferait tout ce qu’il faudrait pour le faire ouvrir et même pour jouer les plus récentes œuvres du répertoire de la Comédie-Française.
C’est cela qui aurait de l’allure, jouer l’Élévation, de Bernstein!
Combien ai-je roulé de ces projets, de ces pensées tumultueuses durant les dix jours de la traversée? Nous avons dû faire le long crochet par la Norvège, la Suède, la Finlande.
A chaque instant, on avait la crainte d’être torpillés. Des histoires effrayantes couraient sur la présence de sous-marins allemands au fond des fjords, guettant les convois. Il paraît que près de la moitié du tonnage norvégien lui-même est détruit par ces bandits.