Et ce fut lamentable de voir bientôt toute une longue file de gens qui achetaient. Mes amis me montrèrent parmi eux des domestiques du voisinage qui, à vil prix, faisaient l’acquisition de bouteilles de champagne et de xérès, sur l’ordre de leurs maîtres probablement.
Et cette scène m’a semblé lugubrement symbolique de toute la déchéance de ce peuple russe.
Mais, vers neuf heures, sont arrivées des autos-mitrailleuses. Alors tous les pillards, comme tous les acheteurs, ont cherché à fuir, laissant là les marchandises. De tous côtés des coups de feu ont retenti. Des gens criaient.
Un long moment après, les autos-mitrailleuses n’étaient plus là. Les bouteilles non plus.
Des ombres seulement allaient et venaient encore vers les caves, mais elles paraissaient emporter des corps.
Étaient-ce des pillards tombés sur place ivres-morts ou des victimes?
Ces ombres étaient sinistres dans la nuit grise.
La fusillade, d’ailleurs, s’était calmée. Il était onze heures.
Alors j’ai gagné la sortie par l’escalier de service qui donne sur le canal de la Moika. Il y avait un brouillard épais, ce qui est rare à Petrograd, un brouillard qui brusquement devint très dense.
On ne voyait pas à deux pas devant soi.