—Au moins, seigneur Aymar, vous n’exigerez point, j’espère, la prescience de sa richesse; a-t-elle de l’or?
—Vous demandez si l’or a de l’or, si le soleil est radieux: oui! maître, elle a assez d’or pour écraser sous le poids de sa dot la plus forte haquenée.
—Vous êtes jeune, seigneur Aymar, qui peut donc vous pousser sitôt aux épousailles? croyez à ma prud’homie, il faut user dans les guérets le feu du poulain emporté, il faut courir et beaucoup faire par le monde avant de cloîtrer son amour en une femme; c’est chose grave que d’engager foi éternelle. Tenez, moi, j’entrai dans la confrérie à quarante ans, c’est pardieu! le bel âge; on commence à redescendre la vie, il faut un appui, il faut au pélerin qui se voûte un bâton, une hôtesse qui le soigne; on choisit alors femme douce et bonne, ayant un patrimoine alléchant; c’est ainsi que j’ai fait, on ne saurait mieux faire. La jeunesse, voyez-vous, doit se passer dans l’orage et le bruit; quand je songe à ma vie de Paris, à ma vie de vingt ans, de clerc de la basoche!... Aussi, y fis-je époque, y suis-je resté en proverbe, y sers-je d’ère pour supporter le temps: on dit encore au Palais du temps joyeux de Bonaventure Chastelart; et, levant son mortier et s’inclinant, le joconde tabellion ricanait et croassait, tout triomphant, de ses vieilles folies, peut-être de ses turpitudes.
—Sans vous heurter, maître Bonaventure Chastelart, vous me permettrez de vous dire que vos conseils me semblent peu nobles, mais je puis vous affirmer que quant à moi ils ne seront point pernicieux.
—Jeune homme, vous êtes péremptoire, pour cela je ne me crois point débarré et je m’en réfère à la sagesse de Pierre Charron, Parisien, docteur-ez-droicts. Le Saint Sacrement de mariage n’est pas chose valable en soi; écoutez, voici au juste, ce qu’il en dit en un certain malicieux chapitre de ses trois livres de sagesse, dont, vie durante, j’ai fait mon oraison.
—Combien que l’état de mariage soit comme la fontaine de la Société humaine, prima societas in conjugio est, quod principium urbis, seminarium reipublicæ, si est ce qu’il est désestimé et décrié par plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne de gens de cœur et d’esprit et ont dressé ces objets contre lui.
Son lien est une injuste et dure captivité; que s’il advient d’avoir mal rencontré, s’être méconté au choix et au marché, et qu’on ait pris plus d’or que de chair, on demeure misérable toute sa vie. Quelle iniquité pourrait être plus grande, que pour une heure de fol marché, pour une faute faite sans malice et par mégarde, et bien souvent pour obéir, suivre l’avis d’autrui, l’on soit obligé à une peine perpétuelle! Il vaudrait mieux se mettre la corde au col, et se jeter en la mer la tête la première pour finir ses jours bientôt, que de souffrir sans cesse à son côté la tempête d’une rage et manie, d’une bêtise opiniâtre et autres misérables conditions.
Celui qui a inventé le nœud de mariage a trouvé un bel et spécieux expédient, pour se venger des humains, une chausse-trappe ou un filet pour attraper les bêtes; et puis les faire languir à petit feu.
Le mariage est une corruption et un abatardissement des bons et rares esprits; d’autant que les mignardises de la partie que l’on aime, l’affection des enfans, le soin de la maison et l’avancement de la famille, rélâchent, détrempent, ramollissent la vigueur du plus généreux esprit qui puisse être; témoins, Samson, Salomon, Marc-Antoine; au pis-aller, il ne faudrait marier que ceux qui ont plus de viande que d’âme, leur bailler la charge des choses petites et basses selon leur portée. Mais ceux qui, faibles de corps ont l’esprit grand, est-ce pas grand dommage de les enferrer et garrotter à la chair, comme l’on fait les bestiaux à l’étable?
L’utile peut bien être du côté du mariage, mais l’honnêteté est de l’autre.