Aymar de Rochegude a Dina.

«Ma belle fiancée, ne vous fâchez point si je vous traite comme une enfant, car je vous aime comme une enfant! Que cet éloignement m’est douloureux! Oh! si du moins vous étiez près de moi, combien cette grande et primitive nature qui m’environne, qui, cejourd’hui, me semble lourde et insipide, s’animerait, bondirait comme un bélier, tressaillirait comme un agneau, oh! je l’aimerais, je la comprendrais mieux, si votre regard ouvrait mon âme qui se concentre comme un hérisson, si votre voix épanouissait mon cœur, si j’avais votre main dans ma main, si le maëstral de ces montagnes, se fourvoyant dans vos longs cheveux roux, m’inondait du nard qu’ils exhalent! joyeux, nous parcourrions cette belle patrie, nous gravirions au plus haut pic, et tous deux, sous le même manteau, perdus dans les brumes, nous verrions sous nos pieds des planchers de nuages, et nous saluerions l’immensité, et l’esprit du Dieu d’Israël qui habite les hauts lieux, nous visiterait!... Pardon, pardon, la souffrance m’égare ... Mais, cependant, n’est-ce pas, tout cela serait beau? Nous vaguerions depuis la grotte de Balme jusqu’à Briançon, aire d’aigle; depuis les ours de Saint-Jean-de-Maurienne jusqu’au château fort de Viviers, posé comme un chapeau sur la cime d’une roche hautaine.

«Un montagnard du Monestier, dernièrement, m’a vendu un jeune aigle, je l’élève pour me distraire; vous ne vous fâcherez point, si pour redire souvent votre nom balsamique, je l’ai nommé Dina. Mon père et tous les gens qui me visitent s’étonnent de ce nom et m’interrogent pour en connaître la source, je ne sais que leur répondre, j’allègue ma fantaisie. Ces braves Dauphinois aimeraient mieux sans doute que je l’appelasse Margot.

«Depuis que je suis arrivé à Dieulefit, j’ai eu plusieurs explications et entretiens avec mon père; ces entretiens ont tourné en altercations, et ces explications n’ont rien expliqué, comme tu le penses. Mon père est toujours bardé et crénelé dans sa volonté, rien ne peut fléchir sa sauvage fermeté. Sa violente irritabilité ne fait que s’accroître; cependant, depuis quelques jours, il feint, pour me gagner, sans doute, une douceur mielleuse qu’il n’a pas accoutumé de distiller. Le matin de mon arrivée, j’ai été horriblement maltraité: cet homme fier avait sur le cœur mes trois sommations révérencielles; ma volonté persévérante le heurtait, il m’a couvert de tout son fiel, il a blasphémé, et invectivé contre moi; je gardais le silence, et vois jusqu’où vont ses emportemens, moi jeune, ce vieillard m’a jeté à terre, j’embrassais ses genoux, il m’a frappé du pied.

«Après ces accès, où il dépense tant de vie, la faiblesse et le froid s’emparent de lui, souvent il s’alite plusieurs jours.

«Il ne veut en aucune manière entendre parler de mon alliance avec toi, avec une hérétique, une Bohême comme il t’appelle; les Israélites pour lui sont des hérétiques et des voleurs. Non seulement, aujourd’hui il me menace de me déshériter, mais, pis encore, de me faire claquemurer dans une prison d’état, à Pierre-Encise, à la Bastille, je ne sais où, peut-être à la Grande-Chartreuse. J’ai perdu à peu près l’espoir de le fléchir, cependant j’essaierai prochainement une nouvelle tentative, et quoi qu’il advienne, je serai bientôt près de toi béni ou maudit.

«Embrasse bien Léa ma mère, embrasse bien mon père Judas, j’ai besoin plus que jamais de leur bénédiction.

«Pour toi, ma Dina, je t’adore, et mon âme te contemple comme une arche sainte.

«Si tu trouvais le loisir de m’écrire une consolation, adresse-moi ce billet, non à Dieulefit, à cause de mon père, mais à Montélimart à l’enseigne du Bras-d’Or, elle me parviendra.»