Cette lettre emplit de joie et navra Dina: cette bonne fille s’accusait des malheurs d’Aymar, et se regardait coupable des mauvais traitemens et des tempêtes que son amour pour elle lui faisait essuyer. Elle ne pouvait comprendre ce vieux Rochegude, le père de son fiancé; pour elle, douce, sans malignité aucune, ignorante du mal, sa cruauté le faisait apparaître à ses yeux sous une forme inhumaine, sous les dehors d’un ogre; elle ne pouvait croire que de la poitrine d’un homme il pût sortir tant de barbarie. Cette heureuse enfant ne savait pas que la société pervertit tout, que le fanatisme de la possession et de la religion endurcit et donne la soif du sang; que l’homme bon dans l’état naturel, civilisé devient soldat, propriétaire, prêtre, juge, bourreau; elle ignorait que pendant son bas âge, son aïeul avait été rôti en place de Grêve à Paris, et que bien avant, pour éviter la mort, son père, accusé de magie, s’était enfui de cette cité imbue de sang humain.

Six semaines étaient passées, Rochegude n’arrivait point, la pauvre Dina s’attristait de jour en jour, sa gaîté s’effeuillait; que l’attente lui semblait dure! Le temps s’alongeait derrière elle et l’avenir était sombre à ses yeux. Elle se disait,—Aymar en ce moment est peut-être accroupi en un cachot humide, m’appelant d’une voix mourante, à ses gémissemens l’écho rauque d’un souterrain répond seul, et son front, quand il se dresse, se déchire aux stalactites de la voûte. Ou peut-être, a-t-il été égorgé sur la route par des bandits.—

Voici les roses pensers dont elle se berçait. L’ennui la minait sourdement. Elle si parleuse, restait oisive et taciturne, assise auprès d’une fenêtre qu’elle affectionnait. Sa mélancolie navrait sa mère et le vieux Judas qu’elle ne caressait plus comme d’usage, ou dont elle ne baisait le front que pour le mouiller de ces larmes. Dépravée par la douleur, elle recherchait ardemment tout ce qui irritait ses nerfs, tout ce qui titillait et éveillait son apathie; elle se chargeait des fleurs les plus odorantes; elle s’entourait de vases pleins de syringa, de jasmin, de verveines, de roses, de lys, de tubéreuses; elle faisait fumer de l’encens, du benjoin; elle épandait autour d’elle de l’ambre, du cinnamome, du storax, du musc. Souvent elle était violemment agitée, allait, venait dans le logis, semblant avoir l’esprit égaré; quelquefois même, elle disparaissait plusieurs heures; cette absence alarmait la maison, on volait en vain à sa recherche par la ville, puis elle rentrait tranquille.—Je souffrais enfermée, disait-elle, j’ai été voir le ciel, je me sens mieux.—

A cette époque de l’année où tout renaît, où tout s’avive, où l’être le plus froid se sent remué, où l’on éprouve un besoin impérieux d’épanchemens, où le plus mysantrope se dépouille de sa haine et de son austérité et voudrait faire de la courtoisie; à cette époque, où un sentiment sympathique nous incline à l’amour, à cet amour jeune qui tourmente même ceux qui l’ignorent et les jette dans le malaise et dans la langueur; à cette époque, Dina qui, depuis une année, avait auprès d’elle, à ses genoux, un ami, un compagnon qui l’obombrait sous ses ailes, avec lequel elle passait ses jours dans des conversations qui la ravissaient, dans des lectures de la Bible, dans de saints aveux, dans des rêves illusoires; Dina, soumise et confiante, habituée à ne plus penser, à ne plus songer que par l’homme dont elle aimait la volonté, dont le contact lui avait épanoui l’âme et dont elle avait plus besoin que jamais; Dina se trouvait fatalement isolée, le bras qui la soutenait, la main qui la dirigeait, la bouche qui lui soufflait la volonté, l’amour, la haine, tout lui manquait; la pauvre fille, accablée, s’affaissait éperdue dans son trouble, et par surcroît, la crainte, la timeur intime d’avoir perdu ou de perdre son bien-aimé la tuait.

Rien ne pouvait l’arracher à ses cogitations: cependant ses sensibles parens faisaient tout pour la distraire. On lui achetait mille choses dont elle n’avait nulle envie; comme un enfant malade qui repousse ses jouets, elle regardait à peine ces fanfreluches, ces bijoux qui, quelque temps auparavant, l’auraient emplie d’allégresse. Souvent on la menait aux promenoirs de la ville, souvent on la menait parcourir les campagnes, à l’Ile-Barbe, à Roche-Taillée, dans les bois de Tassin ou de Roche-Cardon, à la tour de la Belle-Allemande, sur les rivages de la Saône et du Rhône, mais rien ne lui plaisait; elle restait muette sous son voile abattu.

Un jour, elle demanda à sa mère Léa la permission d’écrire un billet à son fiancé, le voici:

«Aymar, si vous aimez Dina, comme Dina vous aime! revenez de suite, je vous supplie, si vous êtes libre encore. Si vous ne l’êtes plus, rompez vos fers, où que vous alliez, j’irai! Ou dites-moi seulement où est votre cachot, que j’y meure avec vous! Votre absence me cause tant de mal, je suis tellement affaiblie que je ne puis tenir ma plume, ni rassembler plus d’idées.

«Revenez mon fiancé!»

Six jours après, Dina reçut cette réponse:

«Console-toi, ma fiancée, console-toi! je pars, demain, à l’aube du jour. Pardon si je t’ai fait tant de mal, mais je souffre bien aussi. Pour étouffer ma souffrance, j’ai chassé l’ours dans les montagnes, et toi, pour chasser l’ennui, ours qui t’étouffe dans ses bras de plomb, qu’as-tu fait?... Croyant revenir de jour en jour, j’ai tardé à te faire réponse, je voulais te l’apporter; j’espérais attendrir mon père, il est plus inflexible que les Alpes. Ce soir je lui annoncerai mon départ, prévois-tu quelle bourrasque?... Prie Dieu que l’ouragan ne me brise pas!