—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! Verse-moi du ponche, et toujours!
—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu aurais bien pu m’attendre, au lieu de boire seul; voilà près d’un bol que tu as humé solitairement comme un anachorète.
—La vie est bien amère et la tombe sereine. A boire, à boire! verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je souffre!... Verse donc, Albert!
—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de te voir prendre les choses si à cœur; après tout, qu’est-ce donc? Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue! Tu veux absolument aimer; renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que des êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur, un argile vil et grossier; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides; vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse ou sanitaire; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les épaules.
—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin! Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me fais pitié!
—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, c’est absurde que d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance; c’est absurde que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère, volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle pense, qu’elle alambique; il faut qu’elle soit toujours et toujours étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle n’entrevoie pas l’abjection où l’a refoulée la société.
—La vie est bien amère et la tombe sereine! Verse à boire, Albert, verse, enfin je chancelle; verse, je sens la réalité qui s’en va.
—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais t’arrêter aux superficies; si tu veux toujours creuser et fouiller. Les excavations de la pensée et de la raison, sont funestes, elles sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si, comme toi, il réfléchissait éternellement? car il en faut si peu pour pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en dégoût; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux, on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore ...
Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une cuirasse. Il faut prendre tout gaîment, il faut rire.
—De pitié!