Car la société n’est qu’un marais fétide
Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide,
Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus
Vénéneux et puant, vient toujours par-dessus!
Et c’est une pitié! C’est un vrai fouillis d’herbes
Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,
Troncs pourris, champignons fendus et verdissans,
Arbustes épineux croisés dans tous les sens,
Fange verte, écumeuse et grouillante d’insectes,
De crapauds et de vers, qui de rides infectes
Le sillonnent, le tout parsemé d’animaux
Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros.

Gérard.


I
TESTAMENT.


A Jean-Louis, laboureur

Je mourrai seul, mon cher Jean-Louis, je mourrai seul!... Pourtant j’avais reçu et fait une promesse; pourtant, un homme m’avait dit:—Je suis las de la vie, tu la hais volontiers, quand tu seras prêt, nous la fuirons ensemble. Jean-Louis, je suis prêt, te dis-je, déjà j’ai pris mon élan, et toi, es-tu prêt! Toi prêt, simple que je suis, croire à un serment! La tête de l’homme varie. Cependant, tu ne peux l’avoir sitôt oublié, et, d’ailleurs, souvent je te la rappelai cette nuit, où, après avoir erré long-temps dans la forêt, appréciant à son prix toutes choses, alambiquant, fouillant, disséquant la vie, les passions, la société, les lois, le passé et l’avenir, brisant le verre trompeur de l’optique et la lampe artificieuse qui l’éclaire, il nous prit un hoquet de dégoût devant tant de mensonges et de misères. Alors, si tu veux bien t’en souvenir, nous pleurâmes; oui! tu pleurais!... Ta main frappa dans ma main, et nous fîmes un jurement. Si je te rappelle tout cela, ce n’est pas que je veuille, nonobstant, t’entraîner à sauter le pas; non, c’est bonnement pour que tu ne blâmes plus une résolution qui a été la tienne. Hélas! ton nouveau sort, sans doute, a fait muer tes idées; c’est lui, sans doute, qui te cloue à la vie, comme une huître au rocher. Tu as laissé la niaise profession que t’avait imposée ton père; employé, tu as déserté ton emploi et renoncé aux sourires et aux pourboires ministériels; dépravé que tu es, manant! Tu as eu la grossièreté, comme on dit, poussé par l’instinct du chien qui chasse de race, tu as eu la grossièreté de quitter la ville au séjour enchanteur,—comme disent les impudens flagorneurs, les renards mangeant le fromage d’une bourgeoisie ignorante, orgueilleuse, qui, comme un coq d’inde, se pavane dans sa crotte,—pour retourner au champ d’où ton aïeul était parti, s’enrôler à la cité plat valet. Tu as eu la grossièreté, comme on dit, la folie de préférer le sarreau de toile et la blouse au pantalon à lacets et sous-ventrières, au gilet à étaux, à la redingote asphixiant par la strangulation, croisant au cabestan, à la cravate en carcan, aux bottines savonnées de talc, aux gants glacés, éphémères; costume d’aisance, dans lequel on est emballé commodément, pourvu qu’on n’emploie ni ses mains, ni ses pieds, qu’on ne tourne pas la tête, qu’on ne se penche ni en avant ni en arrière, qu’on ne s’agenouille, ni s’asseoie. Tu as échangé le grand village contre le village, le spectacle du vaudeville contre celui de la nature, les rues passantes à escarpe et contrescarpe de boutiques, grouillantes de fiacres et de tombereaux, contre des chemins déserts, campagnardement bordés de haies vives et de futaies; là, rien pour badauder, ni estampes aux vitrages, ni jongleurs sur la borne, ni sirènes exhalant l’eau-de-vie, rien d’urbain! L’homme, livré à lui-même, solitaire et silencieux, en est réduit à penser.

Tu es heureux maintenant, heureux, un garçon de charrue heureux, quel scandale! Le bonheur peut-il bien se prostituer ainsi! Un garçon de charrue heureux!... Allez donc dire cela à madame la banquière trois étoiles, qui s’évente là-bas à son balcon. Fi donc! dira-t-elle, le cœur soulevé et crachant; fi donc, un garçon de charrue heureux! un balourd! Pour moi, sans flatteries, je vous comprends assez bien, toi et ton bonheur, bonheur s’il en est? Bonheur, quel mot dérisoire! Je n’ai point encore rencontré d’être assez effronté pour s’avouer heureux.