Autrefois, j’ai peut-être aussi rêvé la vie que tu as réalisée: alors, je croyais aux champs des Bucoliques, aux paysans des Idylles, aux villageois de Favart, aux bergères des impostes de Boucher: je me disais, si la félicité n’habite point la ville, à coup sûr, on l’héberge aux champs. Je croyais qu’alors qu’on a des sabots aux pieds, une souquenille, un chapeau de paille, qu’on se lève avec le jour, qu’on gouverne un coutre, qu’on sarcle ou qu’on arrose une terre, qu’on suit une bourrique chargée, qu’on mange des choux, des haricots et du porc, et qu’on juche comme une poule à la tombée du jour, je croyais qu’on était bien heureux, bien délicatement heureux! je croyais ... mais, je ne crois plus....
Pourtant, si je devais rester plus long-temps parmi ou hormis les hommes, c’est ce que tu choisis, que je choisirais; je me ferais rustre comme toi, mais plus sauvage encore, plus fauve; j’irais manger du pain de chataignes dans les montagnes du Vivarais; j’irais me faire chasseur d’ours aux Pyrénées, charbonnier aux Ardennes, ou bûcheron aux Alpes. Mais, aujourd’hui, ce n’est plus assez; à quoi bon? quand j’userais ma vigueur à des travaux stupides, à manier la hache, la pioche ou la houe; à quoi bon, quand je me ferais le cœur calleux comme les mains? Ce n’est plus l’abrutissement qu’il me faut, c’est le néant! Mais toi, tu ne veux plus du néant, tu veux vivre; vis, je mourrai seul!
Or, voici pour le serment que tu m’avais fait et que tu trahis.
Et voici pour le mien que je parjure aussi.
Le mien, c’est un serment juré à une femme, à une femme forte; un jour, qu’épuisés tous deux, étreints, confondus, mon visage caché sous ses cheveux blonds que ma bouche mâchait et dont j’aimais à me voiler; nous creusions profondément le passé, nous causions de nos malheurs, de nos amours, veux-je dire, car nos amours ont été affreuses, car mon amour est fatal, car je suis funeste comme un gibet! Pauvre fille, à qui t’étais-tu donnée!... Oh! que tu as souffert à cause de moi!... j’ai été bien injuste!...
Qu’ils viennent donc les imposteurs, que je les étrangle! les fourbes, qui chantent l’amour, qui le guirlandent et le mirlitonnent, qui le font un enfant joufflu, joufflu de jouissances, qu’ils viennent donc, les imposteurs, que je les étrangle! Chanter l’amour!..... pour moi, l’amour, c’est de la haine, des gémissemens, des cris, de la honte, du deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, des remords, je n’en ai pas connu d’autre!... Allons, roses pastoureaux, chantez donc l’amour, dérision! mascarade amère!
Alors, cette pauvre femme, ponctuant ses phrases avec des baisers déchirans, me dit, grave et réfléchie—car Flava est une femme forte, je le répète, une femme qui nous dépasse tous—, Champavert, fais le serment de m’accorder ce que je vais te demander.
—Ma bonne, je ne puis ainsi faire une promesse.
—Oh! je t’en prie, promets-le-moi.