—Non, je ne puis.

—Qu’as-tu peur, crains-tu que je te surprenne une volonté qui te serait fatale? Oh! tu n’es pas généreux; vois-tu, moi, je te promettrais tout aveuglément, c’est que je t’aime! Il n’est nulle chose au monde que je ne ferais pour toi, si tu disais, je le veux. Oh! c’est bien d’un homme ...

—Bonne amie, il n’est nulle chose au monde que je ne ferais pour toi aussi, tu le sais bien; parle, que t’ai-je jamais refusé?

—Je veux de toi, Champavert, jure-le-moi, que tu ne te tueras jamais seul, jamais! Le jour où tu seras las de la vie, vite, viens me trouver, dis-moi seulement:—Je veux en finir. Je me leverai aussitôt et nous sortirons, et, tous deux embrassés, nous nous tuerons.

—Je lui jurai ... Elle me baisa vingt fois sur le cœur. Je n’exigeai pas d’elle le même serment, elle m’aurait dit:—Sur l’heure, et le boisseau de mes dégoûts n’était pas comble: une épingle m’attachait encore à la vie. Je la savais résolue, elle caressait ce projet depuis bien long-temps; pensant l’exécuter d’instant en instant, elle portait sur elle un testament de ses dernières volontés, afin qu’on n’accusât personne de son assassinat. J’ai balancé long-temps, j’ai été long-temps indécis si j’irais lui découvrir ma volonté tardive, et lui dire:—Flava, je suis prêt enfin, lève-toi, viens et tuons-nous.

J’aurais tant de plaisir à périr avec elle, elle en est bien digne!... Mais, cependant, je ne le veux pas, je ne le ferai pas; le monde est si stupide, il dirait que nous nous sommes ... que je me suis frappé par amour. Non, non, je ne le veux pas; le monde est si stupide, il ne peut croire que la vie soit un fardeau dont le robuste se décharge; il ne peut croire à la soif de l’anéantissement, ni qu’on répugne à l’existence; il faut qu’il matérialise tout, cause et effet, une idée pour lui n’a rien de palpable, il faut qu’il jauge et cube tout, jusqu’à son Dieu! Quand il apprend la fin d’un suicide, de suite il veut trouver des causes bien rustiques, bien voyantes, vite, c’est pour une femme, une passion, une perte au jeu, une honte domestique, une aliénation mentale. Non, non, je ne l’avertirai pas, je mourrai seul, je ne veux pas qu’on dise: ils se sont tués, Flava, Champavert, par amour, pour une intrigue malheureuse, contrariée, poussés au désespoir; ce n’est point par désespoir, je n’ai jamais espéré. Non, non, je ne le veux pas!

Que je suis fou, hélas! que je suis fou! ne pas vouloir que ce monde sur lequel je crache, que je méprise, que je repousse du pied, m’accuse de périr par amour; faiblesse! Eh! quand je serai anéanti, que me feront les grossières conjectures des hommes? leurs bavarderies ne troubleront pas mon fumier. Mais non, c’est plus puissant que moi, je ne puis surmonter cette imbécillité; faible que je suis, je souffrirais de cette pensée jusqu’à l’heure sonnée ... Non, je ne l’avertirai pas; non, je me tuerai seul.

Jean-Louis, Jean-Louis, toi, tu peux vivre, puisque tu as rencontré la félicité, tu peux vivre!... Ah! que le sort me garde bien de t’entraîner à descendre avec moi l’escalier de la citerne de la mort. Tes plumes sont encore engluées aux moribondes illusions, qu’ensemble nous avions poignardées une à une; je te croyais faucon décillé et prêt à prendre ton vol vers le néant, mais le monde te chaperonne encore. Tu attends peut-être une paix, un repos, au bout de la carrière! Ce qui te manque en ta jeunesse, tu espères le voir s’abattre sur toi en la décrépitude? tu ne peux croire que l’existence ne soit que cela, ne soit que ce que tu connais: si ce n’est que cela, te dis-tu, s’il n’y avait pas quelque époque de béatitude, quelque saison de pure joie, qui venge de tout l’opprobre, comment tant d’hommes auraient-ils traîné leur carapace jusqu’au bout? comment auraient-ils consenti à végéter toujours et misérablement, à patrouiller, jusqu’à extinction, dans l’étang croupi de la société? Comment?... C’est que, comme toi, la foule espère; comme toi, elle se croit toujours sur le point d’atteindre son rêve évanoui, son fol désir; c’est que, pareil au chat qui veut saisir ce qui se passe au fond du miroir, à l’instant où radieux il se jette sur sa proie, sur son ombre, ses griffes ne font que heurter et grincer la glace; stupéfait, mais non pas éclairé, il s’acharne et épie, alléché comme devant. Mais, toi, qui as passé derrière le miroir, qui as gratté l’étamage de tes ongles, qui sais que ce n’est qu’une vitre et de l’étain qui reflète, alléché, épieras-tu toujours?...

Le monde, c’est un théâtre: des affiches à grosses lettres, à titres emphatiques, hameçonnent la foule qui se lève aussitôt, se lave, peigne ses favoris, met son jabot et son habit dominical, fait ses frisures, endosse sa robe d’indienne, et, parapluie à la main, la voilà qui part; leste, joyeuse, désireuse, elle arrive, elle paie, car la foule paie toujours, chacun se loge à sa guise, ou plutôt suivant le cens qu’il a payé, dans le vaste amphithéâtre, l’aristocratie se verrouille dans ses cabanons grillés, la canaille reste à la merci. La toile est levée, les oreilles sont ouvertes et les cous tendus, la foule écoute, car la foule écoute toujours; l’illusion pour elle est complète, c’est de la réalité; elle est identifiée, elle rit, elle pleure, elle prend en haine, en amour, hurle, siffle, applaudit; en vain, quelquefois, sent-elle qu’on l’abuse et s’arme-t-elle de sa lorgnette, elle est myope, rien ne peut détruire son illusion et sa foi qu’exploite si galamment les comédiens.