Mais toi, Jean-Louis, qui as pénétré dans les coulisses, toi, qui as vu l’envers du palais, le ciel plat, et touché le fond; toi, qui as vu de près et à nu les rois, banquistes caparaçonnés de paillons; toi qui as vu la carcasse des duègnes au travers l’ocre et le plâtre dont elles sont badigeonnées; toi qui as frayé la jeune première, si novice, si pucelle en scène, et dont la bouche exhale la pharmacie; toi qui sais que les génovines ne sont que des jetons; toi, pour qui les rois, les soudards, les nobles, les belles et les valets ne sont que de crapuleux baladins, qui font de l’honneur, de la gloire, de la justice, selon leur rôle imposé; Pharisiens, qui, loin des yeux de l’amphithéâtre, se traînent dans la débauche et se baignent dans la turpitude; toi, Jean-Louis, qui n’es plus fasciné, débarbouillé de l’erreur, écouteras-tu la farce jusqu’au bout?... resteras-tu jusqu’au bout dans la tourbe du théâtre, bénévole spectateur à gueule bée de cette ignoble pantalonnade?... O Jean-Louis, tu serais trop déchu!
Je ne t’en veux pas, parce que maintenant tu tiens à la vie: certes, tu as bien le droit de vivre, puisque l’échafaud ne te réclame pas; tu peux porter fièrement ta tête sur l’épaule, ce n’est plus aujourd’hui une tête séditieuse, la fournaise ne contient plus que du mâche fer; tu peux la porter crânement, cette tête pacifique, avec privilége du roi et autorisation de M. le maire. En outre, n’habites-tu pas les champs? et les champs attachent à l’existence. En vérité, quoi de plus attrayant! Là, des vaches; là, une meule de foin; là, un étang qui coasse; là, des batteurs en grange; là, une ânesse qui brait; là, un margouillis qui clapote; là, un champ de betteraves. Quoi de plus entraînant? c’est un charme irrésistible, je le sens!... Une seule chose me plairait moins peut-être, la monotonie, la sempiternelle physionomie de la nature: toujours de la pluie et du soleil, du soleil et de la pluie; toujours le printemps et l’automne, le chaud et la froidure; toujours, à tout jamais. Rien n’est-il plus ennuyeux qu’une fixité, qu’une mode inamovible, qu’un almanach perpétuel. Tous les ans, des arbres verts et toujours des arbres verts; Fontainebleau! qui nous délivrera des arbres verts? Que cela m’émbête!... Pourquoi, non plus de variété? pourquoi les feuilles ne prendraient-elles pas tour à tour les couleurs de l’arc-en-ciel? Fontainebleau! que cette verdure est sotte!
Je ne t’en veux pas, Jean-Louis, pour ce que tu tiens à la vie, non, mais pour ce que tu prétends ne pas concevoir les raisons qui me poussent si brusquement au suicide; c’est toi, Jean-Louis, qui me demandes cela; fatalité! Qui t’a changé ainsi? qui peut donc t’avoir ainsi rafraîchi le cœur, tandis que le mien s’enfonçait dans l’amertume? brusquement, peux-tu bien dire cela? tu n’ignores pourtant pas que la pensée de la mort est la doyenne de mes pensées; tu ne l’ignores pas, toi-même tu y applaudissais. Il est trop tard maintenant, j’en suis fâché; mais tout ce que tu pourrais me dire serait vain, j’achèverai... Mais je t’aime trop pour ne pas redouter ton blâme; au moins qu’un ami ne me vitupère pas; au moins que tu dises: Il a bien fait, il a fait en brave, il s’est tué.
II
EDURA
Ce factum achevé, Champavert l’enveloppa, mit l’adresse: A Jean-Louis, laboureur, à la chapelle en Vaudragon, et le cacheta; puis il se releva calme et comme soulagé, but un pot de thé, alluma une cigarrette de Maryland, s’assit sur la croisée, fumant et regardant vaguement dans l’air; sa cigarrette achevée, il rentra dans la chambre; et, longeant le pourtour des murailles, il baisait les portraits de ses compagnons tour à tour, et, tour à tour, les brisait sur le plancher: ensuite, avec un rire goguenard et haussant les épaules de dédain, il lacéra et jeta au feu tous ses livres; et, s’armant d’une hache appendue en trophée il mit en pièces, l’un après l’autre, les meubles qui garnissaient son logis. Le carreau était couvert de débris, et le feu de la cheminée s’étendait dans la chambre. Son mauvais cœur palpitait de joie: il ne voulait rien laisser après lui qui pût être utile, rien; il ne voulait pas qu’après sa mort, on se partageât, le rire sur la lèvre, ce qu’il avait possédé; qu’un autre après lui vînt aimer un objet qu’il avait aimé; qu’un autre promenât ses dépouilles au soleil. S’il avait eu de l’or, il aurait été le jeter à l’eau ou l’enfouir, tant son aversion pour les hommes était profonde, tant il abhorrait l’héritage. Ce n’est pas lui qui aurait fait planter des arbres sur sa tombe pour abriter le voyageur lassé pendant le midi; il aurait plutôt fait creuser une chausse-trappe sur sa fosse pour y engloutir le voiturier égaré ou le piéton perdu dans l’herbe haute.
Satisfait de sa dévastation, il s’assit sur ces ruines, comme l’architecte Fontaine s’asseoirait sur les décombres de Saint-Germain-l’Auxerrois; et, ouvrant une cassette à demi brûlée, il en tira une petite boîte d’écaille, la porta à ses lèvres avec ivresse, et la couvrit de baisers.
—Edura! Edura! mon premier amour et mon plus terrible, Edura! ma Warens!... répétait-il, le front rouge et les mains crispées, broyant et faisant craquer la boîte sous ses doigts baignés des gros pleurs qui tombaient de ses yeux.