O Edura! ma belle Edura!... femme, femme, que tu m’as été fatale!... Si tu l’avais voulu, tu aurais fait de moi quelque chose de grand; je sens trop là que j’étais prédestiné, rien qu’avec un mot, un seul mot! Tu ne l’as pas dit, ce mot, vilaine femme! Que tu m’as fait de mal! tu m’as perdu: tu pouvais faire de moi un lion; le bon de mon cœur pouvait grandir sous tes caresses; ta voix, ta douce parole, tes baisers pouvaient exorciser le venin qui, maintenant, me déborde; la souffrance a fait de moi un loup féroce. Tiens, que je brise ce bijou qui me vient de toi!...

Et jetant à terre cette boîte d’écaille, il frappa dessus du talon, et la pulvérisa.

—Meurs, meurs, tout souvenir d’elle!... d’elle! qui a fait entrer la haine en mon cœur, d’elle! qui a trempé ma jeunesse dans le fiel quand elle pouvait la faire si belle, si sublime! C’est toi, Edura, c’est toi qui m’as aigri, qui as chassé la bonté de ma tête, la sensibilité de ma poitrine, qui m’as usé et blasé par la torture et l’envie. C’est toi qui es cause que j’ai tout haï, tu m’as perdu quand ma vie s’ouvrait si riche d’avenir; c’est toi qui l’as empoisonnée; et, si je me tue, c’est encore par toi; c’est toi qui as mis dans mon sein le germe de la mort, la misère l’a fécondé.

O inconcevable passion! amour, amour, qui t’expliquera?.... Edura! ô mon Edura! ne va pas croire après cela que je te hais. Je t’aime toujours aussi follement; je frissonne encore à ton nom comme autrefois. Je t’aime, et c’est toi qui m’as tué, c’est toi qui m’as tourné vers le néant. Tu m’as fait tant de mal, et je t’aime tant! et cependant tu n’es plus pour moi qu’une souvenance confuse; les ans ont passé vite, et m’ont fait jeune homme; mais toi, ils t’ont vieillie, ternie, fanée; tu n’es plus un bouton d’or, tu es un saule creux qui penche. Les cavaliers ne te regardent plus; tu n’as plus de cour, tu n’es plus reine. Si, alors, tu avais voulu cueillir mon amour, amaranthe immortelle, qui ne se flétrit point, elle t’ornerait encore. Mère, tu aurais un enfant passionné dans tes bras; mon sang, mes baisers chaleureux rappelleraient ta vie qui s’en va; tu aurais eu jusqu’au bout un compatissant appui; ma jeunesse aurait obombré ton âge, et mon bras puni le rieur qui aurait levé ton voile.

Que sont-ils devenus tous tes beaux muguets, amants charnels, que sont-ils devenus?... A peine se rappelleraient-ils ton nom. Vrais cosaques à cheval, ces hommes auxquels tu t’es livrée t’ont jeté leur passion nomade; ils t’ont butinée sur leur chemin. Pauvre femme! insensée! voilà donc les amis que tu te préparais pour le retour. Souffre, souffre maintenant; il est bien juste que je sois vengé, j’ai tant souffert! Maintenant, peut-être, tes joues que nul baiser ne ravive sont mouillées de pleurs, tu languis solitaire, et cette solitude inaccoutumée te mine; peut-être en es-tu réduite, quel abaissement! à faire des minauderies à de jeunes hommes qui te repoussent et te tournent le dos. Quand tu veux parler d’amour, on ricane. Souffre, souffre long-temps, que je sois bien vengé! Inconcevable passion, je t’aime encore, je le sens là, je ne puis me le cacher; Je t’aime, et je te hais profondément; et cependant, si tu venais me prendre la main, si tu venais me dire tout bas ce mot que tu m’as toujours tu, si tu venais me dire je t’aime, comme autrefois ... car tu m’as aimé, j’en suis sûr; je suis sûr que tu as étouffé ton amour pour moi, que tu as repoussé le mien, parce que aimer, être aimée d’un enfant obscur n’était pas ce que voulait ton esprit orgueilleux, et je t’aime encore aussi violemment; et pourtant, te dis-je, si tu venais à moi, je te repousserais; car je t’aime aujourd’hui pour ce que tu as été, et non pour ce que tu es. Si tu te jetais à mes genoux, je serais sans pitié, je te frapperais; si tu t’attachais à mes pas, froid, je te traînerais, je serais vengé!

Puis, accoudé, silencieux, ce pauvre Champavert pleurait amèrement.

—C’est le premier pas dans la vie, qui décide de la vie; versez du vinaigre dans le vin le plus doux, il deviendra vinaigre, murmura-t-il en ramassant les débris de la boîte d’écaille qu’il baisait et mettait dans sa bourse.

Tout à coup, il se lève, enfonce son chapeau sur son front, sort et clôt sa porte.

—Voici ma clef, dit-il en descendant au concierge; je pars pour un voyage lointain; si quelqu’un venait me demander, vous voudrez bien lui dire que j’ai quitté pour long-temps cette ville.

—Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant?