—Hélas! si nous ne devions pas renaître heureux pour l’éternité, ce serait bien atroce!... Une vie de souffrances et de misères et plus rien après?...
—Le néant.
—Oh! tu ne le crois pas!
—Si! je le crois! C’est par lâcheté que les hommes reculent devant l’anéantissement: ils se façonnent à leur guise une vie future, se bercent et s’enivrent de ce mensonge qu’ils se sont fait à eux-mêmes; et, tous contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, comme des fous sur le lit de fer, avec un rire niais sur les lèvres, ils vous disent:—Adieu! au revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore plus niais, les héritiers, joyeux dans le cœur, répondent:—Adieu! bon voyage! nous nous rejoindrons avant peu, préparez nos places dans l’hôtellerie du paradis.
—Eh bien! non! idiots que vous êtes! vous allez où vont toutes choses, au néant!...... Et c’est face à face avec la mort, et le pied dans la fosse, lâches, que je vous dis cela! Je ne veux pas d’une autre vie, j’en ai assez de vivre, c’est le néant que j’appelle!...
—Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez pas ainsi; si vous saviez, votre regard est affreux! Mais quelle serait donc, mon ami, la récompense des malheureux torturés ici-bas?
—Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la forêt de la hache, de la scie et du feu?..... Sans doute, il y a une autre vie aussi pour les chevaux et les chênes?... Un paradis!...
—Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu vous entend; ne craignez-vous pas son tonnerre?
—S’il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais! Qu’il me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le défie!....... Tiens, je crache contre le ciel! Tiens, regarde là-bas, vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l’horizon! on dirait qu’il a peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n’est pas susceptible sur le point d’honneur: si j’étais Dieu, si j’avais des tonnerres à la main, oh! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de terre!
Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu votre Dieu, et vous avez bien fait, car, s’il était un Dieu, il serait pendable.