Le cours de sa brève carrière fut semblable au cours de ces torrens dont on ignore la source, qui tantôt inondent les vallées, et tantôt coulent souterrainement.
A partir de cette première époque de sa vie vient une série d’années sur lesquelles nous n’avons pu rencontrer le moindre renseignement; seulement, nous avons retrouvé dans ses papiers deux petites notes, que voici; elles font présumer que son père l’avait placé contre son gré chez un artiste ou un artisan.
Novembre 1823.
Hier mon père m’a dit: Tu es grand maintenant, il faut dans ce monde une profession; viens, je vais t’offrir à un maître qui te traitera bien, tu apprendras un métier qui doit te plaire, à toi qui charbonnes les murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, les perroquets, tu apprendras un bon état. Je ne savais ce que tout cela voulait dire; je suivis mon père, et il me vendit pour deux ans.
Janvier 1824.
Voilà donc ce que c’est qu’un état, un maître, un apprenti. Je ne sais si je comprends bien; mais je suis triste et je pense à la vie; elle me semble bien courte! Sur cette terre de passage, alors pourquoi tant de soucis, tant de travaux pénibles, à quoi bon?.... Maintenant, je ris quand je vois un homme qui se case, se caser!...... Que faut-il donc à l’homme pour faire sa vie? une peau d’ours et quelques substances.
Si j’ai rêvé une existence, ce n’est pas celle-là, ô mon père! si j’ai rêvé une existence, c’est chamelier au désert, c’est muletier andalous, c’est Otahïtien!
Il est probable que cet homme chez lequel il faisait son apprentissage était architecte: car quelques années plus tard, on se rappelle l’avoir vu travailler dans l’atelier d’architecture d’Antoine Garnaud; du reste, nous n’avons rien pu apprendre sur sa vie, à cette phase; sans doute, il battait corps à corps avec la misère, et, dans les intervalles que lui laissaient ses travaux stupides et la faim, il s’abandonnait à l’étude. On a trouvé dans ses paperasses des dessins d’architecture et des poésies portant mêmes dates. Son assiduité à l’atelier d’Antoine Garnaud devint plus réservée peu à peu, et il en disparut entièrement. Son aversion pour l’architecture antique qu’on y enseignait à l’exclusion fut cause à coup sûr de cet éloignement. Il rentra dans l’ombre pour se livrer à ses études d’affection; on ne le vit plus reparaître que de loin en loin, dirigeant quelques constructions, ou dans l’atelier de quelque habile peintre dont il avait conquis l’amitié. C’est aussi vers ce temps, deux ans environ avant sa mort, vers la fin de 1829, qu’il se groupa à l’entour de lui quelques jeunes et timides artistes, afin d’être plus forts en faisceau, afin de n’être pas brisé et renversé à l’entrée dans le monde; il fut même regardé par beaucoup comme le grand prêtre de cette camaraderie du bousingo, dont on fit grand scandale, et dont on a par méchanceté et par ignorance perverti les intentions et le titre. Mais n’anticipons pas, Champavert, dans un ouvrage collectif qui doit incessamment paraître, a rétabli la véracité des faits, et éclairé le public que les journaux ont abusé.
Ses derniers compagnons, dont les noms sont cités dans les Rhapsodies, qui l’ont connu dans la plus grande intimité, auraient pu donner sur lui des renseignemens exacts et positifs; mais, comme il n’approuva pas cette publication, ils nous ont fermé leurs portes.
Ce fut vers la fin de 1831 que parurent les essais poétiques de Champavert, sous le titre de Rhapsodies, par Pétrus Borel. Jamais petit livre n’avait fait plus grand scandale, du reste, scandale que fera toujours toute œuvre écrite avec l’âme et le cœur, sans politesse pour un temps où l’on fait de l’art et de la passion avec la tête et la main, et en se battant les flancs à tant la page. Pour juger ces poésies, nous sommes trop favorablement disposés, on ne nous croirait pas impartiaux; or, nous dirons seulement qu’elles nous semblent abruptes, souffertes, senties, pleines de feu, et, qu’on nous passe l’expression, quelquefois fleurette, mais bien plus souvent barre de fer; c’est un livret empreigné de fiel et de douleur, c’est le prélude du drame qui le suivit, et que les plus simples avaient pressenti; une œuvre comme celle-là n’a pas de second tome: son épilogue, c’est la mort.