Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde jalousie et l’intime sentiment de la perte de son amant. Elle redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition et son audace, ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que, vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d’orgueil et d’opulence, il ne détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes dames à beaux dehors qui colportent des cœurs secs, des âmes basses et vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien, comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire choix parmi les filles fortunées pour s’engraisser encore de quelque large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait.
Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, comme après une soudaine résolution, elle s’enfonça dans les savanes, marchant sans cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche des insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des cudjos. Ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines, les bois vierges, la harassait. Ses pieds endoloris par la marche refusaient de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute nourriture que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l’eau des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche sur ces terres brûlantes.
Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, appelée solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano, et simplement, entre chien et loup, par madame de Sévigné: à cette heure à laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se voile comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs s’évanouissent et les contours se découpent nettement comme des ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail, tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans les faubourgs cherchant d’un œil éteint l’enseigne consolatrice d’une auberge; la sueur ruisselait sur son front; elle soupirait violemment, et jetait quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce sentier montait droit à une roche ardue qu’il pourtournait; au sommet de ce rocher, quelqu’un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué un corps alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d’un navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore accompagné d’une détonation semblable à celle d’une arme à feu, qui gronda long-temps dans les plaines; elle poussa un cri lamentable et tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail; à son aspect il recula consterné, laissant tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur des herbes. Ce fantôme était simplement un noir d’une haute stature, portant une longue carabine comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas à la ceinture.
—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, tâchant d’adoucir la raucité de sa voix.
Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle l’avait frappée dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé voir un vampire se repaissant d’une femme. Puis ensuite il versa l’eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur. Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d’elle.
—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez près de vous est votre ami.
—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et s’adossant contre un arbre.
—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, qu’il ne peut laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m’a trompé, j’ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant plus féroces qu’ils sont d’autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n’est pas grave.
—N’avez-vous pas nom Jack Three Fingered?..... Oh! béni soit Dieu! je vous trouve enfin, je vous cherchais.