Comme il achevoit la dernière strophe, on heurta à l’une des portes et l’on avertit madame Putiphar que le souper étoit servi.

Elle se leva aussitôt, et prit Patrick par la main pour le conduire.

—Je vous demande pardon, lui dit-elle avec coquetterie, si je prends la liberté de demeurer en un pareil négligé, mais je suis si paresseuse que je n’aurois pas le courage de faire une toilette.

Elle se mit donc à table comme elle étoit vêtue sur le canapé, c’est-à-dire nue dans une espèce de peignoir ou de robe-de-chambre de satin blanc que les dames du temps appeloient un laisse-tout-faire.

J’ai tort, peut-être, de rapporter ici ce mot impudique, mais il exprime si bien le dévergondage régnant à cette époque. N’est-ce pas, il dit plus, à lui tout seul, et résume mieux ses mœurs négatives que dix in-folio. C’est un de ces mots renfermant en eux-mêmes toute la chronique d’un autre âge, et qui demeurent à travers les siècles comme des monuments accusateurs des temps qui les ont fait naître. Celui-là porte en outre son étymologie en évidence, et n’est pas de ceux qui préparent des tortures aux Pierre Borel et aux Ménage futurs.

Étoit-ce une salle, un boudoir, un salon ou une chambre, la seconde pièce où ils se rendirent pour le souper? A quel usage étoit-elle destinée? Cela étoit difficile à reconnoître. Il y avoit de toute espèce de meubles, jusques à un lit dans une alcôve, jusques à une petite bibliothèque que Patrick un instant s’amusa à fouiller du regard pendant que la Putiphar faisoit quelques préparatifs. Tout au pourtour s’étaloient de larges sophas couvrant presque tout le parquet, et laissant à peine de quoi circuler autour de la table. Si en se balançant sur sa chaise ou sur ses jambes, troublé par un léger surcroît de boisson, on venoit à se renverser, on ne pouvoit faire qu’une chute délicieuse.

Patrick avoit imaginé qu’au souper il trouveroit nombreuse compagnie; quand il se vit, dans ce cabinet mystérieux, enfermé seul, en tête-à-tête, il commença à croire sérieusement, ce que son peu de présomption jusque là lui avoit empêché de faire, que madame Putiphar avoit sur lui des projets, et qu’il étoit en partie fine.

Son cœur se serra, son esprit s’emplit de dégoût en découvrant ce manège effronté pour circonvenir un homme, et pour le placer dans une nécessité. Il comprit alors toute sa position fausse et dangereuse. Il se maudissoit d’avoir accepté cette invitation. Se retirer étoit chose impossible: comment? pas de portes visibles, elles étoient cachées sous des tentures; où? Il ignoroit les aitres et les alentours de cette demeure. Puis les affidés le laisseroient-ils s’enfuir? Mille aventures galantes et sinistres lui repassoient alors dans l’esprit; d’ailleurs fuir ne le sauveroit pas du ressentiment de cette femme. Il se résigna donc puisqu’il étoit tout à fait à sa merci, déterminé à s’abandonner pour sa conduite à l’inspiration du moment, et se confia à la garde de Dieu.

Madame Putiphar étoit ce soir-là d’une amabilité obséquieuse et d’une facile gaieté, un courtisan l’auroit trouvée divine. Par tout ce qu’elle avoit d’agréable en son pouvoir elle essayoit à dérider le front soucieux de Patrick, et à lui mettre au cœur un peu de joie communicative.

Retranché derrière une douce politesse et une affabilité pleine de réserve, il conservoit toujours une dignité désespérante, que ne purent lui faire perdre ni les mets aphrodisiaques dont elle l’appâtoit, ni le vin-rancio qu’elle lui versoit à rasades. L’aisance et l’aplomb de Patrick la dépitoient surtout, ne lui permettant pas d’attribuer sa froideur à de la timidité ou de l’ingénuité.