Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient trop inégaux.

Son passé étoit horrible; et son présent douloureux ne lui promettoit rien de bon pour l’avenir.

Mon Dieu! mon Dieu! s’écrioit-il dans son désespoir! Que ne m’avez-vous fait semblable à ces hommes qu’on appelle méchants! Au lieu d’être ici à gémir, solitaire, je m’abreuverois de plaisir et de volupté dans les bras d’une espèce de reine; et, demain, au lieu d’être courbé, comme je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment; au lieu peut-être de voir retomber sur moi la trappe d’un cachot, je monterois quatre à quatre les degrés de la fortune.

Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans changer de sentiments?

Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l’autre vie pour me faire celle-ci tant cruelle?

Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit bien légère lorsqu’il songeoit au roi Lear, ce bon vieillard, jeté par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la pluie.

Dès l’aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d’armes, il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche.

De retour à la caserne, il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta sur son lit pour prendre enfin un peu de repos.

Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable: au nom de M. le capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l’arracher de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret.