Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est temps encore, nos destinées: que la vôtre soit heureuse! que la mienne soit ce qu’il peut plaire à Dieu!... Autrefois, déjà, je vous l’avois bien dit de renoncer à moi; je suis funeste, voyez-vous! Laissez-moi seul rouler d’abymes en abymes; n’enlacez pas votre vie, qui sans moi seroit belle, à ma vie, qui ne sera qu’affreuse jusqu’au bout.
—Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi; ne dis plus de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi peut-être j’aurois droit de dire. Va, si l’un de nous deux est funeste à l’autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c’est moi: c’est moi qui te nuis; c’est moi la cause première et unique de tes maux; c’est moi qui te suis fatale! Sans moi tu serois encore content et paisible aux bords du Lough-Leane, auprès de ta vieille et tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!...
D’ailleurs, que penserois-tu d’un amour qui s’éteindroit avec le bonheur de l’objet aimé? Crois-moi, ce n’est point de l’amour profond et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi, tu le sais, est durable; il est à l’épreuve de l’adversité; ne le repousse pas.
Va, il n’est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l’humanité, qui auroit le pouvoir de m’éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laisse-moi près de toi. La Providence m’a placée là pour essuyer tes larmes, pour te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en les partageant. Garde-moi!... La solitude double le malheur.
Une compagne c’est un vase que Dieu donne à l’homme pour y verser le trop-plein de ses afflictions.
—Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que je suis coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde! Tu m’as fait le don le plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l’homme; tu m’as donné un de tes Anges; et je t’accusois, et je te blasphémois! Pardon, pardon, c’est la dernière fois!... Va, que tes saintes volontés s’accomplissent, je m’incline. Désormais tu peux m’accabler, tu me trouveras résigné à toute heure.
—Écoute, Patrick; après tout, j’aurois tort peut-être de m’imposer à toi, de vouloir m’attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon éloignement te rendît le bonheur, je m’éloignerois, non sans douleur, mais sans murmurer.—Écoute, si tu veux tu me laisseras, tu m’oublieras quand tu seras dans la joie et la félicité; mais, seulement, chaque fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras, dans les bras de ton amie; je te consolerai.
—Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse amie!
Puisque tu veux bien t’immoler, demeure, demeure auprès de moi; ne m’abandonne pas; n’écoute pas ce que je te dis; quand je souffre, alors, vois-tu, je suis fou! Je te dis de me quitter, parce que je voudrois mourir; sentant bien que c’est toi seule le chaînon qui me rattache à l’existence; sentant bien qu’il n’est au monde que toi, mon amie, dont mon âme ne soit pas lasse.