—Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l’étendue de ma joie? tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent souhait vient de s’accomplir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu, mon désir constant étoit celui d’avoir un fils dans ma jeunesse. Oh! que m’importeroit d’être père sur le tard de l’existence, d’avoir des fils qui ne me connoîtroient qu’ennuyeux et caduc, qui entreroient dans la vie quand je descendrois dans la tombe; à qui je manquerois juste à l’heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l’adversité.
Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi. C’est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m’aime et me suive en touts lieux; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui; qui partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs et même mes débauches; enfin qui n’ait rien de secret pour moi en son cœur, et moi rien dans le mien de secret pour lui.
Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j’aurai quarante ans il en aura vingt.
Grand merci, mon Dieu! merci! tu me vois satisfait. Voilà de quoi compenser bien des peines.
Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme! Vous jouerez ensemble; ce sera ta poupée; nous jouerons touts les trois, sans nous contrarier jamais.
Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une amie, une compagne; j’en serai joyeux également; nous la nommerons Kentigerne, autrement ce sera Kildare.