Depuis quelque temps, M. de Gave de Villepastour étoit changé pour moi: même avant l’arrivée de la lettre de Fitz-Harris j’avois remarqué cette altération. Tantôt il m’accabloit de caresses, tantôt il me parloit et me traitoit brutalement. Puis, il avoit fini par n’être plus que dur et cruel, et par me poursuivre impitoyablement de sa haine, que je ne sais pas avoir méritée. Il sembloit éprouver une secrète joie à me faire souffrir; il sembloit goûter une vengeance. Et de quoi se vengeoit-il sur moi? l’avois-je jamais blessé, cet homme? Aussi saisit-il avec empressement et colère l’occasion si belle qui vint s’offrir à lui de me persécuter. Il y a un mois il auroit mis autant de soins à étouffer ces accusations qui couroient contre moi, qu’il a mis d’acharnement à les proclamer, à me faire un esclandre ignominieux, à me couvrir d’infamie; mais ce n’est pas là tout encore, mais ce n’est pas là le plus affreux.

En implorant la grâce de Fitz-Harris j’avois eu, chose flatteuse et fort honorable, le don de plaire à madame Putiphar; en un mot, j’avois fait son avantageuse conquête. D’abord je m’étois refusé à croire à tant de succès malgré ses manifestations non équivoques; mais cette nuit mes doutes scrupuleux se sont envolés à tire d’aile pour faire place à la plus solide conviction.

Mon rendez-vous d’hier au soir n’étoit rien moins qu’une partie fine, un souper fin, un bec-à-bec, un duel d’amour. Tout étoit parfaitement combiné pour ma séduction: rien ne manquoit au guet-apens. Je ne sais vraiment comment ma vertu a pu s’échapper saine et sauve à travers tant de pièges, de filets, de traquenards, de collets, de miroirs, de pipeaux, de nasses et de gluaux. Je surmontai tout, je résistai à tout: ma résistance négative l’enflamma: elle voulut me forcer comme on force une fille d’honneur. Peine vaine! je demeurai inexpugnable. Dépitée, ses chaudes amours se métamorphosèrent en colère, en rage, en fureur; elle sonna et fit monter quatre laquais pour me jeter à la porte; mais, grâce à mon épée, j’ai fait une sortie plus triomphante.

Je le sens bien, mais la droiture de mon cœur ne m’a pas laissé libre de ma conduite, j’ai fait à madame Putiphar un de ces affronts que les femmes ne pardonnent jamais: à plus forte raison elle, si haineuse, si rancunière, si vindicative, si inhumaine. Non-seulement je lui ai fait un affront, mais je l’ai bravée dans sa colère; je l’ai narguée; je lui ai rendu sarcasme pour sarcasme. Sans nul doute ma perte est jurée maintenant; je suis un homme détruit, je suis sous le poids de son ressentiment, et son ressentiment est toujours terrible. Cette femme a tout pouvoir en main, tout se ploie à sa parole; elle n’a qu’à daigner faire un signe, et sa volonté est faite; elle n’a qu’à dire, cet homme me gêne, et cet homme disparoît du monde ou de la scène du monde.

Ce qu’il y a de plus fatal pour moi, c’est qu’elle connoît le jugement de mes juges d’Irlande et ma condamnation. Dans son emportement, elle m’a poursuivi du mot de contumax, et m’a rappelé le gibet de Tralée.

Comment cela est-il déjà parvenu à ses oreilles? Il faut qu’elle ait une police bien active, des espions bien aux écoutes, ou plutôt qu’elle en ait été informée par M. de Villepastour: plusieurs choses qui lui échappèrent dans la conversation me porteroient à le croire avec assez de fondement. Elle avoit des projets sur moi; elle sera allée aux renseignements, comme on fait lorsqu’on veut mettre un garçon en ménage.

Grâce à cette circonstance, elle pourra, ce n’est pas qu’elle y tienne, masquer sa vengeance d’un masque honnête; elle pourra sévir contre moi avec plus d’effronterie, sinon avec plus de rigueur.

Tu pleures, Déborah!... N’aie pas peur, mon amie, ne t’effraie point: je ne cherche pas à nous dissimuler le péril où nous sommes; mais quelque proche et quelque imminent qu’il soit, il n’y a pas lieu à désespérer. Devançons le mal qu’assurément on nous prépare dans l’ombre. Sans retard quittons cette ville, fuyons: fuyons! c’est là notre seule ressource, mais elle est infaillible. Il est facile encore de nous soustraire; il ne faut pour cela qu’une prompte détermination et du courage; nous avons l’un et l’autre. Ne pleure pas, ne t’affecte pas, ma bien-aimée; prends confiance en Dieu, qui nous envoie cette tribulation; sa bonté est un océan, n’ayons pas le ridicule de vouloir la sonder avec notre courte intelligence. A qui a-t-il été donné jamais de comprendre ses desseins? Qui sait si le malheur n’est pas un bienfait caché? Qui sait si le pire n’est pas le précurseur du mal, si le mal n’est pas le précurseur du bien, si le bien n’est pas le précurseur du mieux?

—Je te remercie, Patrick, des soins que tu apportes à me consoler, lorsque toi-même as l’esprit plein de désolation. Je te sais gré des efforts que tu as faits tout-à-l’heure pour prendre légèrement, indifféremment, une douloureuse et funeste aventure; tes souffrances ont transpiré à travers ton faux enjouement, et ton sourire contraint m’a fait mal à voir comme un spasme.