Tu ne veux pas que je pleure, Patrick, tu veux, cela est-il possible? que je demeure froide aux maux qui t’accablent, et dont je suis la source, car c’est encore de moi que te viennent tes nouvelles infortunes.
—Toi, Debby, la cause de mes infortunes! quelle folie!...
—Oui, sans moi, sans l’amour que tu crois me devoir, tu te serois laissé aller à la passion que ta beauté, que tes grâces, que ton bien-dire avoient fait naître si violemment en cette femme; au lieu d’être aujourd’hui poursuivi de sa haine, tu serois son jeune favori; tu goûterois à toutes les voluptés, à touts les plaisirs raffinés d’une Cour somptueuse; tu serois le plus honoré et le plus caressé de Versailles; à tes pieds bourdonneroit la troupe flatteuse des courtisans qui viendroient becqueter dans tes mains les faveurs de ta maîtresse. Gloire, fortune, titres, joies, tu aurois tout acquis, tout conquis: ton avenir seroit fait, ton avenir seroit beau! C’est moi qui t’ai détruit tout cela! c’est encore pour moi que tu es immolé!...
—Vous venez, Debby, de me supposer deux sentiments, l’un me rend glorieux et l’autre me fâche tout-à-fait. Il est vrai que pour vous, comme vous m’avez fait l’honneur de le pressentir, je repousserois la femme la plus belle du monde, la plus riche, la plus puissante, l’intrigue la plus avantageuse et qui me feroit le sort le plus brillant; mais il n’est pas vrai, pardonnez-moi cette dureté, que sans vous je me fusse laissé aller à cette Putiphar, que je lui eusse vendu ma jeunesse pour la distraction de ses remords, mes baisers au poids, au marc d’argent, et ma pauvreté, dont je suis fier, pour une opulente infamie. Je ne nie pas que vous ayez développé le bon de mon cœur, que votre amour exquis ne l’ait ennobli; mais j’ai la présomption de penser qu’il y avoit en moi assez de noblesse native pour que, sans vous, sans votre influence, je n’eusse pas été vil et méprisable.
—Vous êtes acerbe avec moi, Patrick.... Veuillez croire que je sais vous estimer; je ne suis point assez impertinente pour me supposer l’auteur de votre délicatesse et présumer que sans vos rapports avec moi vous eussiez été un malhonnête homme; mais, sans fatuité, il m’étoit bien permis de penser que, livré à vous-même, sans liens, sans serments, sans dilection emplissant votre cœur, placé dans la fatale alternative où vous vous êtes trouvé, vous auriez pu préférer manquer à l’exigence de vos vertueux principes et forcer votre répugnance plutôt que de faire un affront sanglant à cette Frédégonde, dont la haine n’est pas d’un assouvissement facile. Eussiez-vous donc été si coupable de préférer des débauches aimables, du faste, des honneurs, à des persécutions cruelles? jeune comme vous l’êtes, de préférer la Cour à un cachot! la vie à la mort, peut-être!
Quoi que ta bonté puisse me dire, elle ne pourra m’ôter la conviction que c’est moi la source unique et funestement féconde de touts tes maux: si tu viens d’être expulsé ignominieusement des Mousquetaires, n’accuse que moi, c’est encore moi la cause de cet atroce supplice; ce n’est point une folie! écoute: Il est une chose que, jusques ici, j’avois cru devoir te taire pour ne point détruire la paix de ton âme, pour ne point te mettre de trouble en l’esprit et de colère au cœur; tu me pardonneras ce silence, qu’il étoit de mon devoir de garder comme il l’est aujourd’hui de le rompre.
Tu ne savois à quoi attribuer le changement survenu tout-à-coup chez M. de Villepastour, son empressement à s’emparer de la lettre de Fitz-Harris, son acharnement à te trouver coupable, à te condamner à la dégradation, à te chasser de sa Compagnie? tu ne savois comment t’expliquer son inhumanité envers toi, qui, si long-temps, avois été l’objet de sa prédilection et de sa protection? tu ne savois d’où pouvoit venir la joie qu’il sembloit goûter à te punir et l’esprit de vengeance qui sembloit l’animer contre toi? Eh bien, Patrick, tout cela venoit de moi seule!... Où, comment et pourquoi, je ne sais; depuis quelque temps il s’étoit épris de désirs et de passion brutale pour ma personne et il me poursuivoit sans cesse de ses honteuses propositions....
—Grand Dieu! que dis-tu? lui, aussi, infâme!... Grand Dieu, n’as-tu donc plus de colère!...
—Ici même, là, sur ce sopha, il m’a livré plusieurs fois d’impudents assauts, il m’a violenté; mais, grâce à Dieu, grâce à mon courage, je l’ai vaincu, je l’ai chassé plein de dépit et de ressentiment, et c’est sur toi qu’il a passé sa rage, et c’est sur toi qu’il s’est vengé!