—Le lâche!...

—Maintenant, tu dois comprendre ces cris d’étonnement que je jetai lorsque tu me conduisis à lui; tu dois comprendre mon emportement et mes invectives contre ce monstre de luxure qui se posoit en juge austère et qui faisoit avec toi de la religion et de la majesté.

Maintenant, tu dois comprendre l’empressement que j’ai mis à accepter ton projet de départ: pouvois-je accueillir indifféremment un moyen si opportun de mettre fin à une intrigue qui commençoit à m’effrayer, qui m’enveloppoit, qui se jouoit de ma résistance et de moi; lutte pénible dans laquelle je pouvois succomber, dans laquelle j’avois tout à perdre, soit que par générosité je te la tinsse secrète, soit que je t’appelasse à mon secours. Ton esprit honnête ne peut se faire une idée de cet homme, d’autant plus redoutable qu’il est têtu; c’est un de ces déterminés pour lesquels il n’est rien de sacré que leurs désirs, et que ni prières, ni pleurs, ni pitié, ni foiblesse, ni justice, ni honneur, ne sauroient toucher et arrêter.

Oui! oui! Patrick, partons, partons en toute hâte! tu as bien résolu; ne demeurons pas plus long-temps en cette Babylone, en cette Capoue; nous nous sommes fourvoyés, nous n’avons que faire ici.—Il faut hurler avec les loups, qui bêle parmi eux sera leur proie!

—Ne crains pas, chère Déborah, que ma détermination s’ébranle; aujourd’hui que je sais que nos ennemis nous sont communs et peuvent se liguer pour mieux nous perdre; aujourd’hui que je te sais mère et que ma tutelle a doublé, aujourd’hui que nous ne nous devons plus à touts les deux seulement, mais au fils que Dieu nous envoie.

Partons, allons chercher au loin une terre moins dissolue, où, si les hommes n’y sont pas meilleurs, au moins y sont-ils moins puissants; une terre où nous n’aurons point à rencontrer d’hommes de notre patrie, de Fitz-Harris, qui viendroient divulguer mon infortune, m’appeler contumax et me reprocher mon gibet de Tralée; où nos enfants n’auront jamais à rougir de leur père et ne seront point flétris de sa flétrissure. Vois-tu même, pour leur faire perdre toute trace de leur origine, nous changerons de noms et nous les tromperons sur le pays de leurs ayeux.

Pour accomplir de pareils desseins il faut une force, une volonté, un courage rare: mais Dieu nous l’a donné ce courage.

Ceux qui en ont eu assez pour s’arracher du toit où ils étoient nés, pour s’arracher aux bras de leur mère, aux rives du lac de Killarney, aux solitudes de Kerry, en auront encore assez pour renoncer au monde, pour divorcer avec tout ce qu’ils avoient connu jusque là, pour renoncer à ce qu’ils ont été et à ce qu’ils pourroient être, pour aller demander une part de soleil, de terre et de fraternité à une de ces peuplades ignorées que la société d’ici appelle sauvages.

Nous puiserons alors en nous-mêmes et dans la nature sublime qui nous entourera des joies et des consolations qui compenseront touts nos sacrifices, qui compenseront toutes nos renonciations, et nous ne demanderons plus à la société des plaisirs faux pour nous étourdir sur les maux qu’elle fait.

La haine est vigilante; sans délai mettons à exécution notre départ. Il faut, Déborah, que demain ne nous trouve plus ici.