Fitz-Harris, dès ces premiers mots qui lui confirmoient la mort de Patrick, avoit ressenti une violente commotion; ses jambes avoient fléchi sous lui, et presque en défaillance il étoit tombé à genoux.

La tête abattue sur sa poitrine, il demeura quelque temps silencieux; puis, la relevant et fixant sur Déborah un regard attendri, il lui dit avec un léger accent de reproche:—Je sais que j’ai été très-coupable envers votre époux, madame; que j’ai été mauvais ami, mauvais frère; que j’ai appelé sur lui la dérision et le malheur. Il est vrai que je l’ai trahi, lui si bon et si loyal.—Ma perfidie m’a fait connoître l’étendue de sa générosité! Oh! si du mal que je lui ai fait vous saviez quel remords va sans cesse me déchirant!... Je sens que je porte avec moi un regret qui empoisonne ma vie dans sa source et qui sans doute avant peu la tarira!—Il est vrai que, poussé par mon instinct envieux, j’ai été traître, bassement traître; mais est-ce une raison, madame, pour me charger de son meurtre? Du méchant à l’assassin n’y a-t-il pas quelques degrés?...

Moi, ton meurtrier, Patrick! horreur!... Oh! le ciel m’est témoin que je n’avois autre désir que de racheter ma conduite passée envers toi, que d’expier ma trahison par toute ma vie!

Pauvre ami, je ne te reverrai donc plus! Quoi! je t’ai perdu sans que tu m’aies accordé un solemnel pardon! Mais du haut du Ciel, comme de la terre, tu peux me pardonner, et je t’implorerai si bien que tu m’exauceras!...

Il y a de ces cris du cœur, de ces accents de vérité auxquels on ne peut être trompé, parce qu’ils ne sauroient être contrefaits: aussi, Déborah sentit-elle à ces paroles prononcées avec effusion qu’elle étoit allée trop loin dans sa colère contre Fitz-Harris, et lui dit-elle avec plus de modération:—J’en conviens, monsieur, j’ai mis sans doute trop de véhémence dans mes suppositions; mais vos actions antérieures n’y avoient-elles pas donné lieu, et ne les justifient-elles pas? L’assassin n’est pas celui-là seul qui se sert d’un poignard ou qui frappe le coup; et dans l’horrible catastrophe qui vient de me ravir mon époux, votre noirceur à son égard n’a certainement pas été sans influence.

Fitz-Harris fit alors quelques questions sur la mort de Patrick; mais Déborah n’y répondit point.

—Pourquoi faut-il, madame, que je sois proscrit à cette heure, et que je ne puisse, dans cette pénible circonstance où vous restez tout à fait isolée sur une terre étrangère, peut-être même environnée d’ennemis, vous offrir ce que tout homme peut et doit offrir à une femme: appui et défense! Cependant, dans ma disgrâce, si vous aviez le désir de quitter la France, je pourrois, ce me semble, vous rendre quelques services; je serois heureux et glorieux que vous daignassiez les accepter.

Je retourne en Irlande; votre intention seroit-elle d’y retourner aussi? Je pourrois vous accompagner durant le voyage, et vous épargner touts les soins matériels, et surtout toutes les positions désagréables où se trouve quelquefois en pareil cas une jeune et belle personne comme vous.

Souhaiteriez-vous de vous retirer ailleurs? Pour vous je renoncerois avec joie à revoir ma patrie; je vous suivrois n’importe en quel lieu pour vous plaire; je m’attacherois à vos pas, à votre destinée!... Tout mon orgueil et toute ma félicité seroient d’être votre esclave humble et obéissant!...