—Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir bien voulu vous rendre avec empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant son visage mélancolique; cédez toujours ainsi à mes douces et sages prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère infortunée de grands chagrins et de grands remords. J’ai tant besoin de consolation!... et toute consolation ne me peut venir que de vous.
Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos caprices: cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré ma vie, déjà tant empoisonnée: vous vous étiez éprise de belle amitié pour Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez toujours sa société, vous l’invitiez à vos récréations, vous lui offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous deveniez maussade quand on l’éloignoit de vous; au lieu de m’opposer rigoureusement, et comme je l’eusse dû, à votre fréquentation de ce petit rustaud;—fréquentation tout à fait messéante et blessant violemment votre père, qui plusieurs fois m’avoit intimé l’ordre, de l’empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon unique, pour ne point vous affliger, j’écoutai vos désirs instants, et je favorisai vos entrevues. J’avois pensé que ce n’étoit qu’un enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en vos goûts; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu’il étoit opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang.
Vous n’avez pas oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes les tempêtes que cette condescendance m’a fait essuyer, toutes les fureurs qu’elle a fait tomber sur vous et sur moi; n’étoit-ce pas assez?...
Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse; je croyois éteint ce brandon de discorde; hélas, me serois-je abusée grossièrement?
Voici que la colère de votre père s’est réveillée plus véhémente que jamais: hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M. Pat, il a invectivé contre vous, il m’a chargée de blâmes. J’ai tâché de l’appaiser, en témoignant de toutes mes forces de votre innocence. J’ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans doute, quelqu’un avoit égaré sa bonne foi. Je l’ai prié de ne point calomnier ma Déborah. J’ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborah, vous n’êtes point une fille à commerce nocturne: c’est une calomnie! Me démentirez-vous?... Non, Déborah, vous n’avez pu prolonger, au péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste à l’orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me démentirez-vous?...
—O ma mère, ma mère, pardon!... s’écria Déborah, tombant alors à ses genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe.
—Cessez vos cris, Déborah, craignez qu’ils n’attirent votre père, sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma joie?
—O ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne suis criminelle que de vos chagrins.... Veuillez m’entendre?...
—Debby, ma fille, que vous êtes cruelle! Déjà ne m’aviez-vous pas assez causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié? N’eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée.
—C’est qu’aussi souvent il est plus facile d’être immolé que de s’immoler. On ne tient pas compte des efforts vains, des luttes impuissantes, des combats secrets: en vérité, croyez-vous qu’il soit si aisé de s’arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait, sur un être d’élection? Croyez-vous qu’un amour sans bornes, soit si commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et surtout quand le bien-aimé n’a d’autre crime que celui d’être né dans une crèche?