—Je suis venue, mylady, pour vous prier de me faire connoître ce dont vous pouvez avoir besoin. Demandez sans crainte, tout le possible vous sera accordé.

—Monsieur, je n’ai besoin de rien.

—Mais, ma belle dame, vous manquez de tout.

—Ah! c’est vrai, monsieur.

Il prit alors la liberté de s’asseoir, et lui dit, après beaucoup de paroles de consolation:

—Ne vous effarouchez point, mylady, de l’intérêt vif que je vous porte: j’aime touts mes prisonniers. Veuillez ne point voir en moi un geôlier, mais un bon châtelain hospitalier. Quoique ce soit le Roi qui me fasse ma famille, elle n’en a pas moins touts mes sentiments paternels. Je tiens beaucoup, mylady, à ce que vous ne refusiez pas mes soins, et à ce que vous m’accordiez votre confiance et votre affection, que je tâcherai de mériter de toutes mes forces. En cette île déserte, dans ce château, sans épouse et sans enfants, je n’ai d’autres liens qui me lient à l’existence que l’attachement des infortunés confiés à ma garde. Tout mon bonheur est là; répandre la satisfaction autour de moi. J’éprouve une joie profonde à me voir aimé de gents qui devoient me haïr. Ceci montre qu’il n’est pas de position dans la vie qu’on ne puisse ennoblir et sanctifier. Le Roi m’a fait argousin; eh bien! avec l’aide de Dieu j’ai revêtu le caractère le plus beau: celui de patriarche. Quelquefois dans mes instants d’orgueil je me dis, peut-être suis-je un humble instrument de la Providence, qui m’a placé ici pour réparer un peu du mal qu’on fait là-bas.

Vous intéressez fortement mon cœur, mylady, vous êtes jeune et belle.... Ne vous troublez point, je puis vous dire cela, moi, pauvre vieillard qui descends au tombeau. Vous êtes femme et infortunée, et par-dessus tout pour moi vous êtes Irlandoise. J’ai l’estime la plus haute, mylady, pour les gents de votre nation. Autrefois je fus attaché à la personne du comte de Thomond, aujourd’hui maréchal de France, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et commandant en Languedoc. Je ne puis songer à lui sans que mes yeux ne se mouillent d’attendrissement et d’admiration. Je suis tout chargé de ses bienfaits! Grâce à Dieu, qui vous envoie auprès de moi, peut-être pourrai-je acquitter un peu envers vous la dette de soins, d’égards, de générosité que j’ai contractée envers lui. C’est un doux espoir dont je me flatte, ne le détruisez pas.

Déborah le remercia avec beaucoup d’affabilité, et lui dit que jusques alors, ayant eu fort peu à se louer des hommes, elle étoit maîtresse de son affection entière; qu’ainsi il lui seroit facile de l’acquérir et grande et sans partage.

—Si ce n’étoit pas trop exiger de vous, mylady, je vous prierois de vouloir bien me faire connoître la cause de votre incarcération, qui n’est nullement motivée dans votre lettre-de-cachet. Mais pour peu que cela vous attriste, ne le faites point.

—Comme je suis aussi jalouse de votre estime que de votre pitié, permettez-moi, monsieur, de reprendre les faits à leur origine. Il ne seroit pas bien que vous ne me connussiez qu’à demi. Je tiens à vous dévoiler mon passé tout entier, assurée que je suis que je ne vous en paroîtrai pas moins digne. L’amitié est plus délicate que l’amour, elle ne se donne pas à l’inconnu, elle n’est pas implicite. A la face de Dieu et par l’enfant que je porte en mon sein, je jure que la vérité seule va sortir de ma bouche. Croyez-moi, monsieur.